#Bloguidien du 18 mars 2025 : « Quand te sens-tu le plus inspiré pour écrire ? »
Crois-le ou non, je ne suis pas quelqu’un de bavard. Ma socialisation se résume souvent à me planter dans un coin à proximité de gens et les regarder être des gens. Tu sais, on parle souvent de sa bulle, on conceptualise ça comme une zone de confort dont on a de la peine à se motiver à sortir, ou de l’environnement dans lequel on est confortable. La mienne, c’est une bulle proprioceptive. Je crois qu’on en a tous une, mais que la plupart des personnes génèrent un champ de force moins large que le mien, et ils semblent pouvoir en faire périodiquement abstraction, ou l’oublier. C’est compliqué, pour moi. Physiquement compliqué. À une quinzaine de centimètres tout autour de moi, la proximité physique d’une personne me donne l’impression qu’elle est assise sur moi. Ça rend pénibles certains actes du quotidien comme prendre le bus ou m’installer dans une salle d’attente. Le bruit m’agresse, aussi, beaucoup. Le brouhaha, surtout. Il n’y a qu’une poignée de personnes qui peuvent passer cette bulle sans que j’aie envie de cracher comme un chat et partir me planquer derrière un meuble – pas forcément les plus vieux potes, bizarrement, je choisis moyen – et qu’une poignée de circonstances où je parviens à faire abstraction de mon champ de force – nommément, les concerts. Je crois que c’est parce que c’est une expérience qui déborde tellement ma capacité à gérer les signaux entrants que la console explose, connement. Ça a toujours un coût. Le lendemain, en général.
Enfin voilà, je ne suis pas quelqu’un de bavard. Ni quelqu’un de franchement ouvert. En plus de mon champ de force portatif, j’ai la conversation difficile : mon élocution est encombrée de troubles pragmatiques et je ne sais jamais quoi dire aux gens. La plupart de mes interlocuteurs sortent de leurs échanges avec moi avec un fort sentiment d’étrangeté. Je suis incapable de savoir pourquoi exactement. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes : je parle souvent passionnément technique, ils parlent temps qu’il fait ou relations humaines, je rate des trucs, beaucoup de trucs, je n’entends pas les gens si je ne peux pas lire sur leurs lèvres (mon audition est parfaite, le problème n’est pas là), j’ai un humour bizarre, me repose beaucoup sur l’auto-référencement, et quand mon champ de force passe au rouge et commence à grésiller, je m’agite et je fais et raconte des trucs de plus en plus erratiques. On dirait que j’ai deux positions : silencieuse dans mon coin ou surexcitée casse-couille qui parle trop fort et saute sur le mobilier, puis quand j’ai complètement cramé mon champ de force, irrémédiablement silencieuse. Connaissant mes ratés, je joue la prudence : je me plante dans un coin en silence et je passe mon temps à jauger et gérer les seuils énergétiques de mon champ de force. On me prend beaucoup pour quelqu’un de timide, ou de renfermé, ou de hautain. On se trompe, on se trompe et on se trompe. Parfois y a des curieux qui viennent tâter prudemment mon champ de force de l’index. Ils s’assoient pas tout près, jamais en face de moi, manifestent leur intérêt en gestes et en attentions non menaçants, partagent. Parfois ils réessayent plusieurs jours de suite, et ça finit par passer : on peut échanger quelques mots. Les potes que je me fais ont curieusement toujours intuitivement cette stratégie. Tu vois, cette scène dans Titan AE, quand Cale est dans une cellule dredge?
C’est un problème aussi vieux que moi. Quand j’étais gamine, le champ de force était encore plus sensible et instable, il ne grésillait pas, il explosait, et je perdais la parole beaucoup plus régulièrement et longuement. Ah je sais, ça fait bizarre comme info, si tu ne me connais que par le biais d’internet, où je m’exprime exclusivement par écrit et que je passe pour quelqu’un de plutôt éloquent et relativement à l’aise socialement. Eh ben en personne j’ai la même aisance sociale mais l’éloquence au ras des pâquerettes. On fait avec. Et une des façons de faire avec, c’est justement de passer par l’écrit. Souvent, c’est le dernier truc qui fonctionne encore quand la surcharge du champ de force a fait péter les plombs de tout le reste, et le seul canal qui reste audible et cohérent en cas d’émotions très fortes, négatives comme positives, indifféremment. Il faut le temps de s’habituer à ce que je sorte mon calepin au milieu d’une engueulade ou à la fin d’une super soirée parce que je peux plus faire autrement.
En quelque sorte, je suis scribouillarde et musicienne en langues natales, bien avant le truc oral bourré de ratés qu’on a essayé de me mettre d’usine, là. Donc je crois qu’on peut dire que la première chose qui me motive à écrire, c’est me faire comprendre, tout simplement. En plus l’outil me permet une fluidité et une concision surprenante, c’est beaucoup plus rapide que d’organiser les mots avec pour objectif de les prononcer, ils viennent automatiquement et facilement, et puis écrire et taper c’est beaucoup plus rapide que dire, ça me permet de ne pas perdre le fil tous les dix mots et de ne pas partir dans toutes les bifurcations que mon esprit essaye de prendre, ou au contraire me permet de les explorer tranquillement tout en gardant trace de mon point de départ pour visite ultérieure. C’est magique, l’écrit. On dirait presque une personne normale, à l’écrit. Ne te méprends pas, je ne suis pas en train de me rabaisser, aucun problème d’estime de moi par ici. Simplement de la lucidité.
Je ferais bien une distinction nette avec l’écriture à vocation plus créative ou artistique, mais je crois que la frontière est trop floue. Mes plus jolies créations littéraires découlent d’un besoin impérieux de traiter des émotions complexes, trouver un fil conducteur dans le chaos des mots pour leur donner une forme préhensible, et parfois les images qui en découlent sont intéressantes et inédites, plus rarement ce sont des poncifs dits et redits, mais cette fois c’est moi qui les ai dits.
De temps à autres, j’y viens plus intentionnellement, avec la pluie dans mon estomac, ou le filet de mercure en fusion dans ma moelle épinière. Je ne sais pas comment décrire cette sensation autrement qu’un envahissement puissant et tranquille, un sentiment de congruence et de réalité, qui me pousse à poser un jalon : ici, j’étais pleinement moi.
Et depuis bientôt trois ans, j’écris de temps en temps pour me raconter, un peu comme un petit bateau de papier lancé dans une nébuleuse. Je ne sais pas pourquoi je le fais, mais je le sais. Ça n’a aucun sens, mais rien n’est plus important. Je parle à un mur aveugle dont je sais qu’il m’écoute, et cette audience attentive et muette sait qui je suis. C’est un sentiment un peu étrange, terrifiant et galvanisant tout à la fois : depuis la cachette relative de mon pseudonymat, sous mes oreilles cendrées qui me symbolisent tant et derrière cet alias lourd de sens, je suis plus visible que jamais.
Accessoirement la ref est très très sexy.
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