C’est un film léger, sans message particulier, plutôt une sorte d’hommage à une vie qui a l’air d’avoir été épanouissante et joyeuse
ça engendre plein de réflexions qui partent dans tous les sens, ici.
Au sujet de notre utilisation de nos technologies de prise d’image aujourd’hui. M. se demande pourquoi les films de cette époque ont l’air plus beaux. On se dit qu’on photographiait moins tout et n’importe quoi. La pellicule physique, son prix, sa fragilité. Je lui rappelle que les photos ratées, floues, mal cadrées, nous revenaient souvent du labo barrées, pellicule détruite, cliché inutilisable. Tout ça obligeait à penser notre rapport à l’archivage différemment, à faire des choix. Il n’y avait pas les réseaux sociaux non plus, c’était à la fois moins immédiat et moins performatif, on prenait ses photos, on faisait ses films pour soi, de ce qui semblait important pour soi. À ce point charnière de l’évolution des technologies multimedia où nous commençons à avoir des difficultés à faire la différence entre le vrai et le faux, il me semble tout naturel que nous développions un goût pour le « dreamcore », l’esthétique rétro de la photo et du film pellicule.
Je fais le lien avec le podcast proposé deux jours plus tôt par Julianoe sur notre rapport aux animaux durant le moyen-âge, et lui rappelle le propos de l’intervenant : « il ne faut ni idéaliser le moyen-âge comme un genre d’âge d’or où tout était plus simple, ni le dégrader comme une fange dont on se serait extrait ». Je crois qu’autant les personnes qui ont effectivement vécu les années 70 que celles qui les regardent aujourd’hui alors qu’elles n’étaient pas nées se rendent coupable du même travers… Oui, il y avait des trucs mieux, indubitablement, mais ce n’était pas tout rose non plus.
Le fait que nos prises d’image étaient plus soigneusement choisies à l’époque signifient qu’elles étaient aussi encore plus romantiques qu’elles ne le sont aujourd’hui, c’était vraiment les moments les plus parfaits qui étaient immortalisés. En regardant ce film, moi, j’étais prise d’une étrange angoisse, non pas celle de n’être jamais allée en Alaska par moi-même, mais d’arriver un jour en bout de course et de me dire que je n’ai pas tout fait pour faire de ma vie quelque chose dont je sois fière à chaque instant. Je me rêve trop souvent en John Muir ou en Thoreau, je rêve de grandeur dans ma modestie et me reproche souvent de ne pas être toute l’année sur la route, de ne pas encore avoir écrit un nouvel album, de ne pas tout faire à fond tout le temps en somme.
J’oublie que Thoreau n’a vécu à Walden qu’une petite année, que London écrivait le Grand Nord dans le confort de son appartement et que sans doute, ce brave homme aux airs d’aventurier qui bivouaque dans le grand monde sauvage nous livre ses souvenirs de vacances, pas forcément son quotidien.
Je crois que ce que ce film propose touchera forcément profondément quelque chose en chacun de nous : un sens de la filiation, un apperçu fugace d’une forme de liberté qui semble de plus en plus inaccessible, ne serait-ce que du fait de notre nombre et de l’étendue de l’hégémonie de l’urbanisme sur le vivant… Comment ne pas se sentir interpellé aujourd’hui, et un peu envieux, face à ce mec qui s’ébroue en toute insouciance sur un glacier dans toute sa gloire ?
Mais je crois que quelque part entre la solastasie, l’idéalisme et la FOMO il faut savoir injecter une bonne dose de réalisme, et se rappeler que ce que nous désirons ce n’est pas exactement un retour à une époque qui nous semble dorée, parce que nous sommes précisément en pleine lutte contre le retour de ses plus grands défauts qui tentent de s’imposer dans la nôtre, d’époque. Il me paraît plus sain de vouloir s’inspirer de ses meilleurs aspects pour les projeter vers un futur plus désirable, et plutôt que de s’enferrer dans une limérence débilitante et déprimante, s’en servir comme moteur pour se donner – ou développer – les outils pour faire advenir l’objet de nos désirs.

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