Du bon usage des smartphones #4, le bilan

De temps en temps, j’y repense : « j’ai toujours pas fait d’article depuis que j’ai perdu mon smartphone, ça commence à faire un moment, il va falloir que je m’y colle quand même ». Je me connecte aujourd’hui pour m’atteler à cette tâche, consulte l’article « Du bon usage des smartphones #3, on fait le point » pour essayer de reprendre là où on en était, et constate non sans surprise que l’article a un peu plus de six mois.

J’ai donc perdu mon smartphone fin août 2025, une demi-année après avoir écrit le premier article de la série. En l’absence de GPS, je le trimbalais encore partout avec moi, profitant parfois des hot spots pour tricher un peu et surfer sur internet en lousedé. Puis je l’ai oublié dans les chiottes d’un Jumbo à 100km de chez moi, et j’ai réalisé que la perspective de faire 100km juste pour aller récupérer un appareil dont je cherchais à me défaire depuis près d’un an me fatiguait plus que la perspective de ne jamais le ravoir en main. Donc je l’ai verrouillé à distance, j’ai prévenu le magasin, et je l’ai laissé là. Puis quand je suis repassée dans le coin je l’ai récupéré, j’ai effacé sa mémoire et je l’ai revendu cinquante balles avec sa carte SD et sa jolie coque Gojira. Et je ne l’ai jamais remplacé.

Les deux derniers articles exploraient plein de solutions alternatives à la machine que j’essayais de liquider : téléphones à OS ouvertes, petits PDA bidouillés maison, et autres bidouilles pour remplacer le vide dans ma poche. Mais arrivée à août 2025, j’ai atteint un point où j’en ai conclu que tu ne peux pas arrêter de fumer en gardant un paquet de clopes de secours dans ta poche.

Ma poche est vide.

Un an après avoir décidé de virer mon téléphone portable, faisons donc un petit tour d’horizon de ce qui a changé dans ma vie.

Je me paume. Je n’ai pas abandonné l’idée de me fabriquer un GPS, mais des soucis techniques, un manque de moyens financiers et d’autres projets plus urgents se sont mis en travers du chemin jusqu’à la réalisation de cette ambition. Il s’avère que j’ai d’immenses difficultés à m’orienter en voiture au seul moyen des panneaux indicateurs – sûrement que si je connaissais un peu mieux les noms des bleds des régions que je traverse, ça se produirait moins, mais ça fait apparemment partie de ces choses qui glissent sur la lisseur des circonvolutions de mon gentil cerveau placide comme sur un toboggan géant de l’oubli, jusqu’à la sortie. Il y a eu ce moment mémorable où j’ai fini par m’arrêter en bord de route, au bout de quatre heure d’un trajet qui devrait en faire deux tout au plus, et que j’avais déjà fait des dizaines de fois, pour prévenir mon interlocuteur que j’allais être très en retard parce que je n’avais aucune idée d’où j’étais, mais je sentais vaguement que la montagne sur laquelle je m’étais garée n’était pas tout à fait la bonne.

Le GPS semble donc être une nécessité à laquelle je ne vais pas pouvoir… circonvenir si facilement. Ou alors il va falloir que je m’arme de patience et de cartes routières.

J’ai transféré une petite partie de ma musique sur le serveur que je bidouillais dans le dernier article. Je n’ai toujours pas fini de nettoyer et organiser ma musique, ni d’importer ce que j’ai découvert depuis mon inscription sur Spotify – dont j’ai annulé mon abonnement il y a un bout de temps. J’ai déterré mon lecteur audiophile du fond de la boîte-à-câbles où il dormait depuis 2018. Je n’ai fait aucun autre changement, remplacé aucune autre fonction du smartphone, remplacé aucune tech.

Ah si, y a un réveil sur ma table de nuit, un minuteur visuel sur le bureau, un minuteur de cuisine sur le frigo, un minuteur Tabata sur une poutre dans le salon, et un chargeur d’accus et des accus dans le tiroir à piles. Y a aussi une boussole et une montre à quartz sur des mousquetons sur mon sac.

Finalement rien n’est vraiment un frein dans la vie de tous les jours.

Je ne peux plus lire les QR codes.

Je dois faire les 2FA par SMS ou par mail.

Les achats en ligne sont plus chiants, mais plus safe – rarement impossibles.

Je ne suis pas sur le groupe Whatsapp des voisins (et j’en suis soulagée).

Je ne suis pas sur le groupe Whatsapp du club de lecture (et je me tâte vraiment à faire du lobbying. Faut que j’fasse un serveur XMPP).

Je dois rentrer les infos de mes factures à la main.

Je ne peux pas chercher l’ISBN du bouquin.

Je dois attendre pour chercher le nom du dinosaure.

Je suis parfois emmerdée pour payer le parking.

Et c’est à peu près tout.

Quand je vais me coucher, je bouquine et je m’endors. Quand je me réveille, je fais un câlin aux chats et je me lève.

Je doomscrolle plus. Je ne suis plus sur Pleroma que pour faire de la figuration. Je n’interagis quasiment plus avec personne, ne suis sur aucun autre réseau social, ne scrolle plus aucun de vos posts. Je ne m’informe plus sur internet. Un truc a lâché dans ma tête.

Ça veut pas dire que je suis plus du tout sur internet ni plus du tout sur un ordinateur. Tous les matins, je bois mon thé devant, je regarde des vidéos, lis mes mails, parcoure des sites, et parfois mon thé me dure trois heures. Parfois je me réjouis de me tirer deux-trois jours avec mon hamac et un bouquin et de tout couper pour purger le cache, mais je suis une utilisatrice intensive de PC, je travaille beaucoup avec mes machines et beaucoup de ma sociabilité prend place sur internet, c’est comme ça – on peut mitiger, faire en sorte que ça ne déborde pas, mais ça ne disparaîtra probablement pas.

Les stigmates des notifications n’ont pas vraiment disparus non plus, pas encore complètement. Je ressens toujours le besoin de m’interrompre au milieu de ce que je fais pour rien du tout, juste la pulsion d’aller regarder un truc. Le plus gros s’est estompé comme il faut, cela dit – et ça, je le constate surtout en présence des autres.

Quand on a cuisiné, longuement et avec amour, qu’on a mis la table, qu’on s’est assis, qu’il sort son téléphone, et que j’attends qu’il réalise en me sentant comme une merde,

Quand elle a fait trois heures de route pour venir me voir, qu’on se pose pour prendre le café, et qu’elle va sur Signal.

Quand on fait une rando et qu’elle regarde le paysage à travers une appli de tracking de rando.

Quand je me gare au parking du centre commercial pour aller chez le toubib et qu’en descendant l’escalator, je passe devant la zone détente et je vois ces groupes de gens hétéroclites, de tous âges, classes, origines, invariablement muets, absorbés dans la contemplation religieuse de leur téléphone portable.

Parfois, je me demande si c’est moi qui ai tort. Avec un vieux fond d’inquiétude qui ne m’est pas familier, un genre de crainte diffuse, peu rationnelle, d’un jour être complètement dépassée, de me retrouver trop isolée socialement.

Écho d’une angoisse qui n’est pas mienne : moi qui suis si hermétique aux effets de mode et aux phénomènes de groupes, moi qui avais pourtant résisté si fort et si longtemps à l’acquisition d’un téléphone portable puis d’un smartphone, moi qui m’enorgueillais jadis de travailler encore à la marguerite et à l’encre de chine, moi que la carrière d’ermite excentrique a toujours séduite, moi qui n’avais plus développé autant de nouvelles relations IRL depuis l’implantation de la 3G sur mon aine, me voilà aux prises avec une FOMO factice, hôte involontaire du parasite des GAFAM.

Je m’en soigne. Lentement mais sûrement, à coup de randonnées, d’évènements culturels, de jeux, de podcasts, de retour à la lecture, d’activité physique et de soin de moi.

Parfois, je me demande si c’est moi qui ai raison. Quand, avec ce recul qui est toujours grandement resté le mien, je vois à quel degré les gens autour de moi sont englués. À quel point ce n’est même pas qu’ils ne savent plus faire sans leur smartphone, mais qu’ils ne savent plus quoi faire. Et je me rappelle de certains moments de ma vie où j’ai décidé de partir, résolue face au silence tonitruant du vide qui siégeait quand finalement, la perfusion du jeu vidéo, de la télé, du smartphone était interrompue, tout, tout pour ne pas vivre la vie en face.

Et au moment où j’écris ces lignes, à neuf jours d’une convalescence forcée qui m’immobilise et m’empêche comme jamais auparavant dans ma vie, me forçant à alterner entre l’écran et la lecture en attendant que ça passe, et bien que je sache cette situation exceptionnelle et inhabituelle…

Je ne sais pas ce qui m’angoisse le plus.

NDLR je dois être à ma sixième édition de l’article juste pour corriger les fautes et insérer les bouts de phrases manquants, toutes mes excuses, je suis pas au top de ma forme.

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