Y a ça, là. Une petite cabane vermoulue d’une pièce, on voit qu’elle accueillait un plumard dans le temps, maintenant y a plus qu’une table en bois massif avec une chaise renversée dessus, et des restes de je ne sais quels meubles, explosés. Les carreaux des fenêtres sont pétés, l’isolant pendouille du mur, je sais pas. Y a une porte à l’entrée, avec une jolie serrure en laiton, et une jolie clé en laiton dans la serrure. Elle est posée par terre, la porte, en équilibre sur un rocher. On monte dessus pour entrer dans la cabane.
Il gèle.
En face y a une sacrée grange, avec des stalles et des mangeoires encore pleines de foin. Dans l’appentis y a des machines agricoles posées en vrac et un peu de bois. Les machines ont l’air d’être entrées en symbiose avec l’appentis depuis le temps. Y a que le bois qui a l’air frais. Encore du foin dans les mangeoires, rends-toi compte. J’avais jamais pris ce chemin.
C’est le truc qui me fascine toujours avec l’urbex. Y a encore les lits dans les chambres, les cahiers sur les tables, les becs bunsens dans les labos, du matériel à la pointe au moment où on l’a laissé là, comme si une tragédie de jeu vidéo avait brutalement arraché toute vie dans ces lieux, ne laissant sur place que les objets inanimés, mais non, c’est juste que les gens ont tout laissé là. Ça restera toujours un mystère, pour moi. Ces choses qui ne comptent pas.
Probablement que l’appentis au moins sert encore un peu de stockage, au moins pour le bois. Le reste est dans son jus depuis tellement longtemps… Moi j’aimerais bien, un petit cabanon comme ça. Je le retaperais volontiers. C’est si simple, comme construction. Ça doit cailler. Puis non, en fait, pas si tu fais ça et ça. Pas plus que n’importe quoi d’autre. Mais c’est pas à moi. Ça doit bien appartenir à quelqu’un qui s’en fout.
Les petits cailloux et la boue sont figés, ils croustillent sous les pieds. Je dois rentrer.
J’aimerais que la température soit basse, basse, que le canal gèle et se transforme en chemin de glace. J’irais tout le jour en patin, sur mon chemin… J’suis dans la région du record, -41,8° en 1987, ça pourrait, y a des lacs à patiner. Les gens du cru, y prélèvent des calottes, et si c’est trop fin ils vont pas. Souvent, ils vont pas. De toutes façons on a plus le droit.
« La petite ère glaciaire ». J’arrive juste à la fin. Un ou deux siècles trop tard, ou trop tôt, je sais pas. Oui mais c’était plus dur, la vie, aussi. Oh, je sais pas. C’est dur différemment, il fait 15° chez moi aujourd’hui. Y a plus de bois. Faudrait que je fende, et je serais pas contre, mais j’en ai pas, à moi, du bois. Je dois a-che-ter.
Y a plus trop de bois pour tout le monde, aussi. Même à un milliard, ça fait une personne sur huit qui reste. C’est plus un petit village, c’est juste un village. Sept maisons sur huit – vides.
J’ai pas le droit de prélever du bois à fendre, j’ai pas le droit de retaper la cabane pour y habiter ou y faire habiter quelqu’un qui a pas de toit, j’ai pas le droit d’aller patiner sur le lac, j’ai même pas le droit de dormir dehors, mais y a le droit de laisser des cabanes vides tomber en décrépitude pendant cinquante ans et y a le droit de rendre ce lac impossible à nager ou à boire en déversant des produits chimiques dedans. Y a le droit puisque c’est à eux, et nous, on a pas le droit parce que c’est pas à nous.
Y a encore du foin dans les mangeoires.
Ça fait des jours que j’ai plus profité de la lumière du jour, je sors toujours quand il tombe. Dehors c’est Silent Hill de toutes façons, on y voit pas à dix mètres. Quand on en arrive là, j’aimerais toujours que ça s’installe un peu, que je puisse profiter de ces interminables crépuscules.
Voir arriver l’hiver, quoi, qu’il prenne un peu ses aises, il est tout jeune encore. Mais les jours vont rallonger et y aura pas eu de chemin de glace, et je vais encore oublier d’aller patiner, parce que j’ai trop à faire.
Il faut que j’aille patiner.
La nuit tombe, vieille comme le temps. Je rentre peler des patates. Je pense au froid.

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