Solstice, part #2 – Noël, cette saloperie capitaliste qui réchauffe le coeur

16 décembre. Je vais prendre un café en attendant que son train arrive, au resto du centre commercial à côté de la gare. Il y a beaucoup de gens seuls à leurs tables, de tous âges, avec leur laptop. Ça me déconcerte. Je serais incapable de venir me poser là pour bosser, ou même pour regarder des memes. Ça résonne comme pas permis, c’est un brouhaha constant, et puis ça manque un peu d’intimité. Je me dis que peut-être, c’est plus agréable que chez eux. Moins bruyant, si ça se trouve. J’ai le privilège de mon silence.

Il y a une dame de la soixantaine, peut-être un peu plus, qui va s’installer avec son café et prend une pause avant de s’asseoir, me regarde en souriant. Je me dis que je devrais lui proposer de prendre le café avec moi. Je songe à lui demander si elle tricote, puis je regarde sa dégaine et je me dis qu’elle n’apprécierait certainement pas de venir papoter avec des gens-comme-moi. Je renonce, lui souris, retourne à mon journal, me sens comme une merde. À quoi ils servent, tous mes beaux discours sur la communauté et la solidarité, si je peux même pas prendre un café avec une petite dame? Si ça se trouve elle aurait été gênée.

Le journal est local et parle d’un réseau de crèche qui, finalement, maintiendra les références à Noël plutôt que d’opter pour une version plus laïque ou universaliste des fêtes de fin d’année. Je pense à ceux qui tiennent la même posture, à ceux qui refusent de mentionner noël au point de ne souhaiter qu’une bonne nouvelle année. Je soupire. Ils ratent un truc.

Je vais le chercher à la gare avec un biscôme. Je l’ai vu et j’ai pensé à lui direct: c’est pas un père noël sur le dessin, c’est un St-Nicolas aux airs psychédéliques, pur art naïf (retracted : je me souvenais mal, j’ai retrouvé l’image) mais avec une palette so 80’s, violets, roses et jaunes super flashy. Il est tout sec et il lève deux doigts, à califourchon sur une mule recouverte de fleurs. On dirait juste un vieux hippie.

Un mec avec une longue barbe, une mitre et un bâton de berger sur une mule fleurie dont les yeux sont un coeur. Le mec lève deux doigts, mais pas dans le traditionnel signe chrétien, il fait un "peace and love". Lec mec et la mule sont en noir-blanc, dessinés au fmarker blanc à encre avec des traits super naïfs. Ils se tiennent devant un soleil énorme et très orange et jaune, dans un ciel très violet et rose.

Quelques jours plus tard, il me demande « tu penses que c’est important, noël? ». Il pose sa question comme on manipule un bâton d’uranium, conscient d’être coincé pour deux heures de trajet à côté d’une anticapitaliste.

Un silence – pour quelques très longues secondes, on entend les anges essayer de se barrer sur la pointe des pieds.

Bien sûr que c’est de la merde, noël, je lui dis. Y devrait pas y avoir un jour pour faire des cadeaux aux gens qu’on aime, y devrait pas y avoir cette attente, cette obligation d’offrir et d’acheter. C’est une incitation de plus à la consommation, sous couvert d’obligations filiales, et j’ai pas besoin de cette obligation.

D’un autre côté – dis-je encore … Mes parents rejetaient noël à cause de cet aspect consumériste, mais aussi parce qu’en bons athées ils en rejetaient les origines et les rites chrétiens. Et puis noël dans leurs familles respectives c’était synonyme de prise de tête, alors on fêtait pas. J’ai un souvenir de m’être vue tendre dix balles pour aller me chercher un kebab, toute apprêtée dans ma robe chinoise en soie verte, et d’être tombée devant portes closes, parce que même mon kébabier turc il fête noël, ou du moins il se met en congé, faut pas déconner. Grand bien lui fasse, au kébabier. Moi je me suis sentie seule au monde, une chape de plomb sur les épaules. C’est bien joli, les convictions, mais faut savoir tracer la ligne avant qu’elles ne procurent à tes proches un sentiment d’abandon.

Et puis c’est plus vraiment une fête chrétienne… Je ne connais plus une seule personne qui va à la messe de minuit, même dans les familles chrétiennes c’est devenu rare qu’on amène le petit Jésus sur la table. Selon moi c’est surtout devenu un prétexte à faire une grosse bouffe avec les siens et s’apporter un peu de chaleur et de convivialité.

Je pense que c’est pas un hasard si on met des jolies lumières partout, qu’on mange de la bouffe réconfortante sur toute la période de l’avent, qu’on se rassemble et qu’on célèbre. C’est le Solstice, c’est tout, on fait ça depuis la nuit des temps, c’est pas la première fête que la chrétienté récupère en collant un nouveau nom dessus… Au-delà du rebranding, je pense qu’on a profondément besoin de célébrations en plein milieu de l’hiver. Il fait froid, il fait nuit, tout est mort, immobile, le temps passe lentement… C’est aussi un moyen de se sentir vivant, de se réconforter, de se rappeler qu’on est pas seuls et qu’on est aimé. Moi je m’en fous qu’on appelle ça noël ou pas, si tu veux on fête le solstice ça me va très bien

– Ouais et on sacrifie une chèvre et on fait une orgie autour du feu, ponctue-t-il –

Mais pour les gens qui n’ont pas ça, qu’ils soient chrétiens ou non, capitalistes ou pas, c’est une agonie cette solitude. Se foutre de noël c’est un luxe de gens pour qui ce moment de communauté est un acquis. C’est la période de l’année où il y a le plus gros pic de suicides. Et moi c’est ça qui m’importe. J’en ai rien à foutre de maintenir la tradition judéo-chrétienne à tout prix et d’imposer noël dans les crèches, j’en ai rien à foutre d’éviter de même prononcer le mot pour tenter de lui ôter son pouvoir oppressif – mais les gens… Les gens.

Alors oui, noël c’est important pour moi, parce que c’est important pour les autres. Noël, ou n’importe quoi d’autre qui peut être englobé sous l’étiquette « fêtes de fin d’années » qui est neutre et ne pousse en avant l’agenda politico-ecclésiastique de personne. Et oui, je vais faire du bénévolat, et oui je me retrouve souvent à en faire côte à côte avec des personnes croyantes qui sont là par dévotion avant tout, mais je m’en fous. Et tu sais quoi, ceux qui sont là ils s’en foutent aussi. Ils sont là justement parce que noël c’est pas tout ça, pour eux. Viens, on bouffe du manioc, on se déguise en bonshommes de paille et de branches de sapin, on sculpte des radis, on fait tourner des toupilles et on boit du thé à la cannelle, on s’offre des mandarines et des pulls moches tricotés main, je m’en fous, mais on laisse personne crever de solitude au solstice.

Je suis d’accord, il dit, et il sourit sereinement. Un silence plus moelleux s’installe, et s’étend. Il monte un peu le chauffage, met un podcast sur les jeux vidéos. On discutera encore de festivals de l’hiver, on inventera nos propres célébrations. Je suis contente qu’il soit là.

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