on va réduire un petit peu le retard : #bloguidien 13 « C’est quoi les green flags qui t’attirent chez une personne ? » – tout ça vaut pour moi en amour comme en amitié.
J’ai surtout envie de dire la curiosité et l’enthousiasme, c’est quelque chose qui me donne tout de suite envie de connaître plus une personne et qui me laisse penser qu’on devrait bien s’amuser ensemble. Les gens passionnés sont intéressants…
Au niveau relationnel, je trouve compliqué de faire une liste, mais globalement, l’envie de faire en sorte que je me sente bien. Je crois que c’est le meilleur moteur, le plus sain, d’avoir son bien-être et celui de l’autre comme but commun et comme priorité.
L’envie d’être la meilleure version de soi-même pour l’autre, aussi. Pas de modifier tout ce qu’on est, bien sûr, mais simplement de faire de son mieux, de grandir ensemble, pas de se servir de l’autre comme béquille mais de la sécurité offerte par cette relation de confiance comme point d’appui pour prendre en maturité, se lancer dans de nouveaux projets, explorer des zones qu’on est pas confortable à explorer, avec quelqu’un qui nous accompagne.
Quelqu’un qui se marre, c’est bien quelqu’un qui se marre. On se marre bien, avec quelqu’un qui se marre. S’il peut avoir envie de me faire marrer aussi, je prends.
Les intérêts communs. Je ne me pense pas capable d’avoir une relation fructueuse sur le long terme avec quelqu’un avec qui je ne partage rien (déjà essayé des intérêts connexes, somewhat, ça ne suffit pas). Des buts communs, dans la vie et pour la relation, c’est pas mal aussi.
L’envie de construire, de fabriquer ensemble. Pas que la relation entre nous, mais aussi des trucs. C’est dingue ce que faire des trucs avec une personne peut apporter à une relation. L’envie de jouer, aussi. Jouer ensemble, c’est un super ciment relationnel, essayez vous verrez.
Bien sûr la sincérité et la vulnérabilité, on est tous d’accord pour dire que c’est essentiel pour une relation qui fonctionne, et pourtant si peu à oser la transparence, à oser exposer ses parties tendres, à confondre bravoure et bravade. Ça m’intéresse pas, les « tough bois » détachés. Personne ne me parait aussi fort que quelqu’un qui ose me dire « je flippe », « j’ai mal », « est-ce que tu veux bien [xyz] ». C’est jamais le mauvais choix de s’ouvrir et de risquer d’avoir mal. C’est ceux qui en profitent qui font des choix de merde.
Quelqu’un qui n’est pas pressé. C’est pas vraiment mon genre de faire poireauter quelqu’un volontairement, avec une durée déterminée de type « au bout de trois mois je ferai tel truc », mais je suis quelqu’un de très solo, très secret, ma confiance se mérite, certes, mais surtout mon intimité se mérite et je ne la concède pas au premier venu. Je suis un peu comme le renard du petit prince : il faut me montrer un comportement consistant, mais aussi que je m’habitue à toi, pour me laisser apprivoiser.
« De quoi t’as besoin? » – de ça. Qu’on me demande. Qu’on ne me colle pas des schémas préconçus, parce que la plupart du temps ça va tomber à côté, parce que notre relation est unique, parce que nous sommes uniques. Interpréter mes attitudes, mes non-dits, mes affects et mes besoins, c’est le meilleur moyen de tout foutre en l’air. Me demander, ce que j’ai voulu dire, ce que je ressens, ce que je voudrais, ce qu’on peut faire, c’est me dire que j’existe, que je suis vue, qu’on se soucie de moi.
Ah, et j’ai failli passer par-dessus, mais c’est le point le plus important : Savoir réparer. Savoir admettre que t’as eu tort, ou même pas mais simplement reconnaitre comment je me suis sentie, savoir t’excuser, savoir faire le nécessaire pour améliorer une situation tendue, et surtout, me faire savoir que même en cas d’énorme conflit, même en cas de trahison qui semble insurmontable, ce qui compte pour toi, le plus important, c’est moi, c’est nous.
Oh, t’inquiète pas, va. La pareille te sera rendue. Pour chacun de ces points.
Malgré tout c’est compliqué comme thème parce que ça exige que j’en isole une, de musique, alors que j’en ai une par humeur, une par époque, et plusieurs qui fonctionnent un peu comme de grands éléments fondateurs presque intégrés à ma personnalité, qui ont secoué ma vision du monde et sur lesquels je me retourne en temps de disette émotionnelle pour faire un petit backup de qui je suis dans mes meilleurs moments.
Est-ce que ce serait Vogt Dig For Kloppervok du groupe The Books? Il y a un truc que j’adore avec ce groupe c’est que ce sont eux qui font leurs clips et le résultat est tellement organique que je trouve difficile de savoir si c’est le clip qui a servi de support à l’écriture de la chanson ou l’inverse. Il y a quelque chose de très ludique dans toute l’œuvre de ces deux mecs qui m’évoque à la perfection la joie enfantine. Leur musique – du collage – obéit à peu de canons esthétiques, est très axée sur l’expérimentation – l’un des membres fondateurs est un genre de savant fou qui a construit un trébuchet à saloperies dans son jardin pour évacuer ses frustrations, il en parle même dans une de ses chansons, io, avec son groupe solo, Zammuto, elle est dans le clip d’ailleurs, « you gotta learn to love the smell when you ride the shit catapult », il passe son temps à inventer et fabriquer des instruments de musique bizarres et a construit sa maison, un homme selon mon coeur, d’ailleurs écoute Zammuto aussi c’est absolument merveilleux. Enfin qu’est-ce que je disais? Oui, très axée sur l’expérimentation, et pleine d’humour, de douceur, de joie de vivre. C’est vraiment comme une potion de résurrection pour moi quand ça va pas. Un petit coup de The Books et c’est reparti. C’est, je crois, le seul groupe qui m’a fait rire à haute voix et sourire à me décrocher la mâchoire à la découverte de chaque morceau de chaque album. Garanti de te faire retrouver un sens à la vie en trois minutes et des brouettes. Y a par exemple take time qui fait ça très bien (regarde le clip toujours) et le sens de la vie pour les scientifiques avec des fourmis, des poissons et beaucoup de beauté.
Vogt Dig For Kloppervok, en particulier, parce que je crois qu’il n’y a pas de point de sauvegarde plus exhaustif de tout ce que j’aime, de choses extérieures à la musique que j’ai accumulées dans mon stash de petits trésors de l’existence doudous qui rendent heureux. Le jabberwocky, la pluie qui tape doucement sur une vitre, dessiner dans la neige, un coucher de lune… Cette émotion très particulière qui est véhiculée dans ce morceau est celle que j’ai passé toute ma vie à tout faire pour ressentir, à cultiver, à affiner. Ce n’est pas de la joie, ni de la mélancolie, ni une exaltation explosive, mais un soulèvement tranquille, une excitation mais un peu plus, c’est un sentiment très vaste, un peu plus que ce que je peux contenir. C’est ce qu’on doit ressentir devant le grand canyon ou dans une forêt de sequoia millénaires. De l’émerveillement, le sentiment d’être en vie. C’est ça : cette chanson m’émerveille. Quand je l’écoute, je ne suis plus qu’un grand frisson continu.
Et puis il y a un truc dans ce clip, à ce timecode, qui m’a complètement bouleversée : « keeping your eyes gently closed… close your eyes tightly » et à l’image, on a un gros plan sur les yeux de cet homme qui d’abord bougent en tous sens, puis se calment, se ferment plusieurs fois de plus en plus doucement, avant que ses yeux ne se « retournent dans sa tête » puis se ferment doucement quelques instants, puis il les ferme très fort. Ça m’a immédiatement évoqué un abandon total à cette émotion puissante, puis comme un signal, « c’est parti ». Je me suis dit « ce mec sait voler », et ça a été le coup de foudre. C’est mon sport préféré, j’aime rencontrer d’autres adeptes. Tu rajoutes à ça l’infinie douceur avec laquelle il met en mélodie le jabberwocky à la fin, je ne pouvais qu’être conquise.
Xiu Xiu m’a fait un truc très similaire avec Apistat Commander . Âmes sensibles s’abstenir, c’est du bruitisme à l’état pur, quand j’ai essayé de partager ma joie d’avoir découvert ce groupe avec des copains, le terme qui est revenu le plus souvent est « viol cérébral ». Vous êtes prévenus.
Et c’est en quelque sorte exactement ce qui m’a attirée dans cette musique. Je l’ai tellement pas vue venir. Elle m’a embarquée dans quelque chose d’intense qui a fait accélérer mon cœur et ma respiration et m’a fait rire nerveusement, puis quand je croyais qu’on était tout en haut et que ça ne pouvait que redescendre et que mon cœur allait péter, ça a continué de monter. Un genre d’epectase musicale.
Xiu Xiu m’a beaucoup aidée à me débloquer en temps que musicienne. Les gens qui me disaient que c’est du viol cérébral étaient aussi souvent très critiques sur mes compos, sur mes choix de mixage délibérément sales, cassés et parfois stridents. Je suis allée les voir plusieurs fois en concert, en découvrant à chaque fois avec une infinie tristesse qu’il n’y avait que, littéralement, sept personnes dans le public. J’en ai voulu aux gens de ne pas faire honneur à leur talent, je les ai admirés de se déplacer depuis la Californie sûrement sur leurs fonds propres pour donner un concert à trois pelés et ne pas prendre ça pour un échec, et me suis dit que c’était ça, la vraie passion, et qu’ils ne s’arrêtaient sûrement pas aux critiques de compo bordélique et de mixage sale et de sons stridents et désagréables. Le frontsman de Xiu Xiu, Jamie Stewart s’est retrouvé sur mon motivational board, à côté de Tristan Tzara et de Adam Ben Ezra, accolé à la phrase
« Ceux qui n’aiment pas ce que tu fais… n’aiment pas ce que tu aimes »
Dans la même période je me gavais pas mal de Battles et Tyondai Braxton sortait son premier album solo, un objet très expérimental composé intégralement avec un micro, une guitare, une disto et une loop machine. J’en ai parlé assez extensivement un peu partout, notamment là
Tyondai Braxton. je suis arrivée là par le côté Battles et je suis restée pour History that has no effect, un objet sonique litanique distordu et hurlant d'une rare violence, témoin d'une douleur intime intense, un de ces albums trop agressif à la première écoute, qui est allé jusqu'à me faire pleurer incontrôlablement en public. cet album a toujours sur moi un effet incroyable, très physique, envahissant: il défonce complètement mes défenses.
ses albums suivants sont très différents : central market en particulier est une fable très imagée, dont la structure raffinée repose sur une organisation d'orchestre. La partition y est interprétée avec une intention particulière mise sur l'expression et un rapport au rythme plus libre que dans le rock. cet album m'a ouvert les portes de la musique classique contemporaine, dont j'ai découvert qu'elle n'est pas toujours prétentieuse et élitiste, mais même parfois carrément ludique et drôle, et très souvent super inventive.
en temps que musicienne, ça a été une véritable libération pour moi. ça faisait des années que je me torturais parce que grande amatrice de noise et de prog, je ne parvenais pourtant qu'à produire de la musique plutôt lente et douce (mais au facteur d'étrangeté préservé) et je me voyais comme une 'métalleuse ratée'. cette approche expressionniste à la forme nettement plus libre m'a ouvert de nouvelles perspectives de narration et permis de m'envisager comme une autrice de classique contemporain plutôt réussie. en me libérant des contraintes d'une structure codifiée et rigide (aka "si j'ai envie de faire de la musique sérielle avec 15x ma voix et aucun instrument, j'ai bien le droit)
https://craftopi.art/notice/Am1MvKKOzkMH3lhIwq
Mais c’est précisément la litanie de struck everywhere qui m’a foutue par terre. Björk a parlé de lui, je crois, en disant qu’il se servait de sa voix comme un instrument de musique. Elle parlait de l’aspect boom box et de ses jeux de polyphonies rythmiques avec des multieffets et sa loop machine, mais c’est personnellement vraiment sur cette chanson que ça m’a percutée. Jamais j’ai entendu une voix aussi pure. Aucun effet de fioriture, une gestion du souffle alternant de linéaire à explosive, des notes d’une justesse effarante. Je me suis dit « séraphin » en l’entendant. Puis j’ai lu un autre article à son propos qui le décrivait comme « le nouveau Peter Gabriel », et j’ai souri. Je vois comment.
Cette chanson, cette nappe sonore hypnotique, continue, dans le fond, cette guitare bourdonnante qui te désoriente avec son panning extrême et cette voix séraphique qui te délivre sa litanie inlassablement, comme pour forcer son message jusqu’à ce que tu baisse tes défenses et le laisse t’atteindre… Je sais pas quoi te dire, moi. Ca m’évoque cette scène de Will Hunting où Robin Williams répète à Matt Damon « C’est pas ta faute… C’est pas ta faute… » jusqu’à ce qu’il s’écroule enfin. C’est pas un affect si lointain qui est véhiculé dans cette chanson. Et, à la première écoute, je me suis écroulée.
Puisqu’on parle du motivational board – sur lequel je ne comprends pas qu’il n’y ait jamais eu de photo de Nick Zammuto, maintenant que j’y pense – on va évoquer rapidement Adam Ben Ezra, puisque j’en ai parlé plus haut. Rien d’aussi transcendant que les autres en terme d’expérience personnelle, mais en digne successeur d’Edgar Meyer dont les pièces pour contrebasse ont incité la création de la toute première virtuosité pour l’instrument, il a compris comment exploiter l’immense potentiel de la bête, et le fait avec une inventivité et une classe jamais égalées. En plus il se paye le luxe d’être adorable et accessible, si vous avez l’opportunité d’aller le voir en concert faites-le, et prenez le temps de discuter avec lui à la fin. Pour la découverte je propose Intro où le monsieur va tout simplement dire les termes, the busker pour la composition incroyable en toute sobriété, et parce que cet enf.. ce brave monsieur ne se contente pas d’être un contrebassiste extraordinaire mais a aussi une voix à tomber, tumbada pour la route.
Aujourd’hui c’est pas un #bloguidien , c’est une partie de pèche dans mes vieilles archives sur le disque dur externe pour retrouver le texte que j’ai vite fait évoqué dans le bloguidien #4 d’hier sur l’écriture.
Je me souviens du contexte dans lequel j’ai pondu ce truc. J’avais 14 ans selon toute vraisemblance. J’étais en soirée dehors, attablée avec mes copains en train de discuter à fort volume et très certainement moi-même silencieuse et en retrait, comme d’habitude. Et puis c’est monté, d’un coup. Il y avait un quartier, un pont, puis un autre quartier entre le bistro où nous étions et chez moi, un petit quart d’heure de marche, que j’ai passé à réciter autant que je pouvais de ce texte en marmonnant (Je marmonne beaucoup. Si tu me croise en train de marmonner, c’est probablement ce qui est en train de se passer.) Je suis arrivée à la maison, j’ai attrapé ce que je trouvais pour écrire, et j’ai vomi ce texte le plus vite possible pour en conserver le maximum sans l’altérer, puis je suis retournée boire des verres avec les copains.
Le lendemain, je l’ai mis au propre dans un traitement de texte pour le peaufiner, puis j’ai décidé de ne plus jamais le toucher. Il porte encore l’annotation « fin à remanier », parce qu’il a une fin horrible de type « en fait c’était un rêve » dont je porte encore la honte à ce jour. Mais son côté nerveux et brut participe tellement de son impact que je n’ai jamais pu me résigner à en reprendre une ligne. Je ne l’assume pas vraiment, mais lui accorde toujours certaines tournures bien ficelées.
Le voici :
Les mimiques hideuses de l’idiot monstre qui dévoile au monde les horreurs de sa face simiesque !
Le monde s’en moque mais il est mesquin face au monde, et sa voix tonitruante résonne comme l’enfermement nihiliste d’une humanité renfrognée.
Et je me retrouve dans un rêve à cheval avec la réalité, où deux valets s’affrontent pour obtenir les faveurs d’un roi sans royaume. Le combat effronté se dresse comme un cri déchirant, avec toute l’insignifiance d’un château de cartes.
Me voici roi déshérité, à cheval sur une vérité à trois pattes ; bancale et incertaine…J’entends au loin le rire cynique d’une poule, mais je sens que si j’abaisse les yeux pour lui ordonner de se taire, je m’apercevrai qu’elle est géante. Et la poule couve, mais ses œufs n’éclosent pas, ils explosent. Et leurs éclats, vérité absolue, blessent l’âme.
La vérité, cruelle amante…
On passe son temps à l’éviter, la fuir ; avec l’intime conviction qu’alors d’affronter la vie, notre femme à tous, s’avèrera une tâche bien moins ardue…
Mon cheval s’écroule sous mon ventre, et le rideau s’ouvre sur un spectacle qui n’est désopilant que si l’on y assiste depuis les dernières loges. Mais je suis sur la scène. Je suis au centre de la scène. Je suis la scène. Et l’orchestre, qui s’en est rendu compte, cesse subitement de jouer d’un air horrifié. Les artistes se bousculent en une débandade effrayante, les rires fusent et fondent sur moi en une vague affolante. Elle n’est plus qu’un brouhaha assourdissant et cruel qui me transperce tout le corps et éveille en moi un insoutenable sentiment de culpabilité.
J’entends dans le trou du souffleur un bruissement de page frénétique ; là une voix murmure « La suite… La suite ! »
De droite et de gauche, il n’y a plus de coulisses. Plus que des murs qui semblent vouloir s’embrasser, et n’ont pas l’air de réaliser que je suis au milieu de leur route. Bientôt la culpabilité cède à un sentiment plus terrible encore : la panique. Abondante, nauséeuse.
Soudain le bruissement de page s’arrête. « Ah voilà ! Par ici la sortie ! »
Enfin je me réveille, dans un bain de sueur. Ces derniers mots résonnent encore contre les parois de mon crâne. Je rassemble mes idées, remets mon rêve dans l’ordre. Mon coussin se dresse alors sur ses quatre pattes, me regarde quelques instants d’un air entendu, puis continue sa route. Je le salue de la main. Il ressemble à un petit renard, sans oreilles et sans queue, et dans ses yeux de lémurien brille une intelligence indéniable. Si seulement tous les coussins pouvaient être aussi aimables !
Une odeur nauséabonde qui me calcine les sinus m’oblige à aller flotter dans d’autres sphères. Je quitte alors cette pièce qui est ma chambre, mais ne ressemble en rien à ce qu’elle était vingt-quatre heures auparavant ; (les murs semblaient s’affaisser sous le poids d’une énorme fatigue) elle avait l’air d’avoir perdu tout sens de la perspective.
Il faudra que je pense à affranchir mes meubles…
La pesanteur est lourde. Mais je continue de flotter. Derrière moi tout s’effrite. Pour laisser place à rien. Pas du vide, pas le néant. Rien. Un trou de matérialité.
Devant moi, les murs bombés disparaissent en s’écroulant brique par brique, le carrelage quadrillé se décompose sous mes pieds, pour laisser place à un ciel violet, où se croisent une lune et un soleil en une rotation opposée, alternant jour et nuit à une vitesse étourdissante. Je me sens légère. La lumière est dense autour de moi. Le temps s’est arrêté, l’atmosphère est solide, palpable. Une chaleur m’envahit, qui vient de l’intérieur de mon être et se diffuse en fourmillant à tous ses recoins. Mais mêlé au son lourd et sourd d’un vent que je ne sens pas, un bruit méconnaissable et régulier se rapproche. Sa mélodie et son rythme m’inquiètent. Pour certains il signifie un retour, pour moi… l’imminence d’un départ dont j’exècre même l’idée. La lumière disparaît, et laisse place à une blancheur aseptisée.
Un soubresaut anime une ligne immobile jusqu’alors. Puis un autre. Et un troisième. Ce son que je redoutais tant est à présent à côté de mon oreille. Mon corps est envahi d’un froid glacial qui, par son arrivée soudaine, me coupe la respiration. Le choc me redresse net. La douleur est intenable. Ah. Le voilà le bip. L’électrocardiogramme.
J’écris tout le temps et partout, très frénétiquement. J’écrivais au bistro sur des bouts de calepins que je trainais dans ma poche quand j’allais encore au bistro. J’allais à l’école en avance pour me poser sur un banc dans les matins brumeux d’octobre et écrire le cul au frais en regardant les corbeaux, avant la cohue. Je rentrais parfois chez moi en courant pour écrire quand j’étais à l’extérieur et que je me faisais percuter de plein fouet par une idée. (en est né un de mes textes que j’aime le plus, un truc que j’ai écrit quand j’avais 14 ans, il faudra que je pense à le poster par ici et mettre un lien par là).
À la maison, j’écrivais sur une machine à écrire, ou une brother électrique contondante ou une Remington à marguerite. Parfois je calligraphiais à la plume à bec, éclairée à la lampe à pétrole. Puis je me suis mise à écrire aussi sur un PC, jusqu’à aujourd’hui où j’écris sur un clavier split.
J’écris souvent aussi dans mon lit, dans des petits calepins Rhodia colorés et lignés, des kilomètres et des kilomètres de texte qui sont mes meilleures productions et qu’aucun de vous ne lira jamais parce qu’ils sont trop intimes. Les deux rayons de ma table de nuit sont remplis de ces calepins; je l’en vide régulièrement et je leur fous le feu.
J’écris en attendant les gens à un rdv, en attendant un train sur le quai de la gare, quand je me pose dans la campagne avec mon chien, j’écris en festival, j’écris en rentrant du musée, j’écris sur mon blog et j’écris plein de courriers parfois vénères à tout un tas de gens, j’écris de longues missives unilatérales à des gens que je chéris et qui n’ont pas la fibre épistolaire, j’écris des chansons et j’écris des recettes, et ça m’étonne toujours tout ce que je trouve à écrire alors que j’ai jamais rien à dire.
À l’initiative de Lord et de Dryudsan sur le Fédiverse, et avec la collaboration de tout fédinaute qui le souhaite pour trouver de nouveaux sujets, s’est lancé la chouette idée du bloguidien, un site qui propose des prompts de rédaction quotidiens. Et comme j’ai un gros coup de mou en ce moment en terme d’inspiration, ça peut être intéressant de tenter le coup. En plus ça me fera bosser un peu quotidiennement Ergo-L (oui c’est encore une disposition de clavier ergo) et ça sera pas du luxe.
Je ne garantis pas de me prêter à l’exercice de façon régulière, déjà parce que les contraintes et la régularité ça fonctionne moyennement avec le nombre de trucs que j’ai déjà en cours, aussi parce que tous les thèmes ne vont pas m’inspirer (je sais, j’ai lurké) et surtout parce que c’est pas le but. Donc de temps en temps il y en aura un, que je vais numéroter non pas en fonction du nombre d’articles que j’ai rédigés mais en fonction du numéro sur le site du bloguidien, histoire qu’on s’y retrouve (surtout vu que je démarre déjà avec un jour de retard donc j’ai une petite idée de la chronologie de l’histoire au bout d’un moment), et on verra à l’usage s’il y a besoin de faire une section dédiée dans l’arborescence du site (probablement, mais j’ai refait tous les menus la semaine dernière, là j’ai la flemme).
Et donc pour répondre à la question, je crois bien que l’article que je préfère sur ce blog n’en est pas un – à l’origine du moins. C’est cet article fleuve qui avait commencé sur craftopi comme un bête post de microblogging un peu grumpy et revendicateur et s’est un peu terminé en cours magistral.
Je l’aime beaucoup, pas parce que je trouve que son contenu est particulièrement pertinent, mais parce qu’il témoigne de ces rares moments où je me laisse suffisamment embarquer par un sujet qui me passionne pour que ma personnalité soit furtivement visible. Si je ne me limitais pas, je ne communiquerais que comme ça, à coups de grandes tartines d’infos sur un sujet technique – et je vous invite à vous lâcher pour communiquer comme ça avec moi parce que je vais vous aimer instantanément et vous regarder avec des yeux d’andouille prépubère hurlant «teach me sensei!» mais c’est un autre problème.
C’est aussi le genre d’envolée qui me fait me sentir exposée et insécure parce que même si le sujet me passionne je suis pas à l’abri de dire de la merde dessus, déjà, mais aussi parce que c’est un trait de personnalité qui s’est continuellement avéré maladaptif. Je vous vois décrocher quand ça fait vingt minutes que je vous parle de vernis à l’ancienne et de la recette des laques de stradivarius. Je vois bien que parfois vous vous dites même que je suis en train d’étaler ma science pour faire ma maline alors que non, ça m’intéresse juste vraiment beaucoup beaucoup, tellement que ça prend toute la place dans ma tête et que j’ai envie de parler que de ça, et partout où je vais, à chaque fois que je parle à quelqu’un, j’espère cet instant magique et rarissime où je tombe sur une autre tête d’ampoule qui va me parler pendant des heures de Hubble, du fonctionnement d’un filtre passe-bas ou de la composition du béton romain. C’est ma conception d’une soirée réussie.
Du coup, je suis contente qu’il existe quelque part un compte-rendu d’une de ces envolées que je ne m’autorise plus trop en public, contente aussi d’avoir sauté le pas de faire ce blog où je peux me lâcher à faire autant de longs rants onanistes que mon coeur le désire et pour lesquels personne ne peut me reprocher d’être chiante parce que tu ne peux les recevoir sur la tête qu’en te mettant directement dessous et je ne peux pas monopoliser la parole parce que je suis la seule à l’avoir hahahaharglne.
Et si au passage je peux atteindre quelques têtes d’ampoules avides d’étaler leur science…
Bon. J’espère que tu trouveras l’article intéressant et comme d’hab je me retrouve surprise d’avoir autant à dire sur un sujet dont je ne pensais pas qu’il me prendrait plus de deux lignes.