Je l’adore cet album, Ça fait tellement des plombes que je l’ai plus écouté

J’ai des souvenirs de train avec, à une période où je faisais régulièrement des trajets entre chien et loup pour rentrer de la grande Genève vers la sécurité de mon petit chez-moi tout branque – un vieil appart’ dans un immeuble du 14e siècle, avec une entrée en tonnelles inégales, octogonales, rouges et blanches en motifs un peu floraux – le logo de manor pour ceux qui connaissent- qui faisaient penser à des orgues basalistiques, toute une aventure dès le petit salon…
Y avait un poêle à gaz dans cette même entrée, la veilleuse s’éteignait parfois, et un chauffe-eau à gaz dans la salle de bain, la veilleuse s’éteignait parfois aussi. Tic tic tic BROOF. Le mitigeur de la douche était infernal, la température de confort était pile dans la zone qui éteignait la veilleuse, à chaque fois je me demandais si j’allais faire sauter tout le quartier en me lavant les fesses. et ça caillait assez sévère parfois, alors la plupart du temps je prenais des bains. La baignoire était dans une encoignure en forme de caverne tout au bout d’une super longue salle de bain, et entourée de catelles. L’acoustique était incroyable, j’y passais des heures à chanter. Toujours un peu le même set, pour le plus grand bonheur de mon voisin du dessous qui pouvait déjà pas saquer mon pif : Only skin , et Song to the siren, en rigolant intérieurement au ridicule de la situation. Y avait beaucoup d’orages au-dessus de mon lac, leur son se répercutait amplifié dans la vieille tuyauterie de la salle de bain, et je me sentais parfaitement heureuse.
J’habitais au pied des montagnes, au bord du lac, dans un bled à l’époque encore ouvrier qui s’est brutalement gentrifié après mon départ. La vue y est spectaculaire, et dans mes souvenirs il y fait toujours froid. C’est faux, bien sûr. Mais c’est comme ça.
La nuit, je descendais au bord du lac, où il ne faisait jamais complètement nuit. La chaîne des Alpes y trempait les pieds, si proche, si imposante, doublement, du fait de son reflet. À la pointe du lac, dans une petite vallée enchâssée entre deux chaînes, des fours brillaient toutes les nuits, sûrement des fourneaux industriels, dans lesquels je fantasmais les inextinguibles feux d’une forge. Parfois, Mars s’alignait juste au-dessus, et la symbolique me réjouissait.
Y avait des nuages au-dessus de mon lac, rétroéclairés par la lune. Y avait les phares des ports, alternant rouge, vert, rouge, vert, halés de cette dense atmosphère des nuits où l’on gèle. C’est là que j’ai écouté pour la toute première fois Atlas , que j’ai découvert Apistat Commander et qu’arrivée au refrain, j’ai explosé de rire, toute seule au milieu de la nuit, parce qu’il y avait plus de place dans ma poitrine pour ce qu’il y mettait.
Parfois, je faisais une pause sur un banc au bord de mon lac pour l’admirer, me faire rincer un peu par les embruns, et songer, invariablement :
Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.
Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés.
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés.
Il n’a l’air de rien, mais ses tempêtes peuvent être spectaculaires, impardonnables. Parfois des lames de deux mètres engloutissaient tout le quai. Ces soirs-là, c’était the day the whole world went away
Ça laisses un goût amer, l'envie de tout saborder. Des larmes aux larmes, dans le recueillement tu aurais donné naissance à un océan. Pour chaque coup de poignard au-travers de ton cœur trop peu muet - la voix hurle en-dedans, tape au plafond. Travestit les sommets en lames de fond. Et l'univers se déchaîne, la tempête éclate et te torpille. Pour que ça n'arrive plus il faudrait que je me tue le cœur, et je n'en ai pas envie. Je l'ai fait ce soir le temps d'un instant, pourtant. Huilez vos plaquettes, c'est le tournant de vos vies! Et allez vous faire foutre. Moi, je reste sûre, maline, droite. Pourtant au fond, tout au fond de moi-même, je voudrais foutre le feu à son ruban, cautériser à mon arrivée. N'avoir que la somme et pas la facture, en somme. Et toi, chérie, tu constates seulement que tu as besoin, envie de t'ouvrir. Et à qui, je te prie? Ma petite, tu vas en chier. T'es prête, tu crois ? Moi je ne crois pas.
Et puis j’allais m’installer sur une plage de galets, juste à côté d’un affluent bien bruyant qui étouffait un peu ma voix, pour ne pas risquer de déranger. J’y chantais l’intégralité de The Eraser, toujours un peu trop habitée sur Skip Divider , un peu trop oublieuse sur Black Swan , compassée sur And it rained all night , complètement bouleversée sur Harrodown Hill . Il y a une forme de douleur si vive dans cet album, une vérité si crue dans ce chant, qui par un incompréhensible miracle était précisément ce que j’avais besoin d’expurger en moi-même. Je n’avais jamais ressenti de fraternité aussi forte vis-à-vis de qui que ce soit.
Il y a cet enfant dehors qui fait semblant d'être un loup, et ce loup qui fait semblant de pleurer, et cette part de moi qui fait semblant d'être humaine ou de dormir qui m'enserre le cœur et m'accélère le pouls d'empathie pour cette créature, de détresse d'être enfermée à l'appel ancestral, de tendresse pour l'enfant que je connais.
Et puis, l’abcès crevé, je rentrais par le parc, saluais le saule pleureur aux airs d’Ent endormi, regardais discrètement les renardeaux jouer, et je rentrais chez moi.
[...] le tramage fin des murs, les faibles pulsations qui propulsent de vieux relents de sève dans le bois amputé qui m'entoure, où je suis irrémédiablement attirée par ce vieux chêne qui en est trois en réalité, au fond du parc, et qui fourmille si gentiment sous mes doigts.
J’habitais complètement seule, à l’époque, et j’avais pris une année « off grid » pour composer mon dossier pour les beaux-arts. Je voyais personne de la journée. Quand je composais pas j’écrivais, quand j’écrivais pas je dessinais. J’ai pondu des trucs assez hantés à ce moment-là.


Complètement extatique, paumée H24 dans ma musique, mes horaires ressemblaient à un perpétuel glissement de terrain. Des jours je me couchais à 7h du matin, d’autres je m’y levais.
- Lucky Star -
J'avais des jolies images rémanentes derrière les yeux. De pourpre et d'or. De charmantes figures absconses et fugaces. Qu'importe que rien ne fasse sens si c'est beau. Il me faut des sanguines, pour capturer ces formes aériennes, les éclats sereins qui frappent timidement à la porte de mes paupières, indécises de mon manque de détermination. Il me faut une mine de plomb. Pour étaler mes saignées de charbon sur le papier. Vague après vague, l'écume, la pituite et la bile. Il me faut une craie très grasse, du pastel, noir, si noir pour faire éclater la lumière de l'obscurité. Un crayon blanc pour le choc des maux; et les clés de mon manoir. Les clés ... Toutes ces parures d'argent qui me condamnent à la porte de mon sanctuaire vert-de-gris, isolé du temps. Et qu'est-ce que tu fais, hein, quand tu chois par trop peu de force, quand tu en oublies de te sauver la vie ? Qu'est-ce que tu fais de la bête furieuse devant les portes closes ? Tu glisses. A travers les murs dans la chambre douce, à travers les projets, les ambitions, jusqu'à la vie. Rien n'est important. Rien n'est normal. J'ai perdu le goût de la sensation juste. Mais je connais toujours - plus que jamais, peut-être - la valeur du silence. Seulement j'ai refondu les clés. Elles sont devenues obsolètes. Je me demande toujours si je formate mes idées à la taille du support - une espèce de laid condensé. Proactif. Pour assurer le transit peut-être. Ça change des ananas dans la gorge, cet espèce de trop-plein d'air, l'air de rien. Tant de choses à ne pas dire et ces mots qui s'échappent, gravant mille motifs absurdes sur le vélin, mes jambes qui me brûlent de jouer la fille de l'air. Soit, je cesse d'être sotte. De quoi se protège-t-on, au juste, à haïr la terre entière avec tant de crainte, sinon de l'ampleur de l'affection qu'on lui porte ? Allez, c'est mon tour de jouer maintenant, donne ta main. Ne crains rien, j'ai les doigts légers et agiles, et mes genoux tiendront.
Il existe une photo de moi, accroupie en grenouille sur ma chaise de bureau devant Cubase, une clope qui pend aux lèvres, les cheveux courts en bataille, perdue dans un t-shirt trois fois trop grand, avec des yeux en fente de tirelire. J’ai l’impression que c’est la gueule que j’avais en permanence. J’ai l’impression que c’est ma gueule.
De temps en temps, j'ai un twitch.
Moi.
Je crois que tout le monde me prenait pour une junkie alors que j’étais aussi sobre qu’on peut l’être. Faut dire, j’étais tellement absorbée par mes bidouilles que j’avais plus aucune bande passante pour les petites trivialités de la vie de tous les jours comme par exemple me nourrir, saluer la caissière ou me rappeler de ma liste de courses.
But what for the rest of the world ? Beyond the lair? Beyond the resounding souls ? Beyond what comforts you? A part of you wants to open up, shyly. The other one knows too much what it takes. Tears. Pain. Despair. Tears... Les larmes sont des déchirures.
J’arrivais à me percher tellement haut juste avec du son; j’étais une grosse consommatrice de drones, From here to infinity en tête, Time stands still collait assez bien avec ce mode de vie. The dream of Evan and Chan grattouillait tendrement mon lobe occipital.



Quand j’étais du jour, je montais dans les gorges, sur un site de construction d’un viaduc – qui passait beaucoup plus haut – où se dressaient encore des poutres de soutènement en acier, plantées aléatoirement au milieu du torrent en contrebas, enfoui dans la forêt. J’y posais mon chevalet et y peignais pendant des heures. J’ai essayé, mais je n’ai jamais réussi à dessiner ce lieu correctement. Là-bas c’était take time qui m’accompagnait.
Je me souviens encore la première fois que j’ai écouté cet album et rigolé en sautillant et en tapant dans les mains comme une connasse en pleine rue quand j’ai entendu la phrase « for the first time in the history of the world, a young girl climbed into a tree one day. She climbed down from the tree next day… God bless her. » Il y a tellement de joie enfantine dans la musique de The Books. Tellement d’émerveillement, de beauté.
Emerveillement et beauté. C’est ça, toute cette période.
Il faudrait un filet à papillons pour toutes ces pensées sauvages. Que je puisse les épingler, en figer la beauté, pour le simple bonheur de la contemplation, de l'admiration. Sur plusieurs grands murs. Pour les fresques et les mots et la répercussion des cris. Je lui laisse la main, pour une fois qu'elle me la tend! Et que la sinistre cigue du cynisme s'est muée en éther. Toute hérissée, elle compte les stries, comme autant de spirales, amusée par l'équilibre esthétique de ces cernes vernaculaires, séculaires de mémoire; compte, chérie, compte... Suis le fil, je m'obnubile.
Et puis le weekend je prenais le train pour descendre à Genève voir les copains. C’est là que j’ai incontrôlablement fondu en larmes assise en face d’un militaire en uniforme tout gêné en découvrant pour la première fois Struck Everywhere .
That has accelerated as far as my heart did. Don't hate. One one one one. Don't yield to wrath or she'll have you. One one one. So swallow the eternity, eyes convulsed. One. One. One. Think about -
- the trees.
And let the frail voice shatter shyly - high, squeaky - from the peak of your pain and the peak of your pen.
Each time is the first
One.
Je crois que depuis, aucun album n’a jamais produit sur moi un effet aussi physique. The violent light through falling shards est mélodique et beau, mais d’une telle brutalité qu’on cherche d’abord à se protéger du bruit, et puis passé la défense, un truc prodigieux se produit.
J’écoutais souvent ce fameux album de Grizzly Bear à l’allé, qui allait si bien avec le doux défilement répétitif des champs et des vallons, des champs et des vallons, des champs et des villages, le nez collé à la fenêtre du train, la ventilation droit dans les narines et sur les mollets.
De la musique si douce, avec la pluie s'y insinuant, et je me laisse absorber par le monde. Il n'y a pas 36 façons de s'y prendre, se dit-elle, oublieuse, en regardant la prison défiler du paysage vers l'est. Parfois, sur un pan du monde, les nuages se dégagent; alors c'est comme si tout, à perte de vue, était infiniment clair, limpide, merveilleux. Peut-être est-ce pour ça que j'aime tant les temps couverts. Ils adoucissent le monde sans en ternir l'éclat, et je me sens enveloppée, gardée du tumulte dans l'étreinte joyeuse et sereine de la bruine. Et alors, lorsqu'une fugace éclaircie nous révèle furtivement la palette de la terre, exhaussant subtilement chaque couleur et chaque détail, l'on peut jouir calmement du fantastique spectacle du soleil l'embrassant, sans avoir à souffrir son assaut aveuglant.
J'ai mémoire de m'être tenue au sommet de la terre, sous cette bruine régulière, embrassant impassiblement le panorama, un coude en appui sur un genou et un pied pendant nonchalamment dans l'abîme. J'aurais dû avoir peur, n'est-ce pas ? Mais souvent la solitude m'ôte toute crainte, libérant mon esprit de l'inquiétude d'autrui il peut alors se fondre au tout en toute quiétude. J'ai l'impression de lui appartenir davantage qu'à vous. J'entre en accord plus facilement avec lui, plus rapidement, beaucoup plus absolument. Vous tenez tant à votre individualité, sans réaliser qu'elle nous divise, qu'elle porte toutes les terreurs en son sein girond. Parfois, quelques fois, on peut trouver quelqu'un qui nous résonne. Pas quelqu'un qui soit capable de respecter notre individualité - j'ose espérer que tout le monde en est capable - mais quelqu'un qui puisse agir selon son bon vouloir sans constituer la moindre entrave, parce qu'il agit de façon selon identique, ou parfaitement complémentaire. Alors l'individualité devient un luxe superflu; peut devenir une abomination inconcevable. On la rencontre rarement. Souvent, jamais. J'ai toujours eu conscience de son existence comme de son improbabilité. Je l'ai toujours su, sans jamais trop y croire.
Et au retour je ne sais plus. Je rentrais entre chien et loup, dans la lumière dorée de cette heure entre le jour et la nuit. Le train était peuplé d’une population toute particulière, du crépuscule et de l’aube, plus loin que la nuit et avant le jour. Ils avaient des regards qu’on ne croise pas le reste du temps, et que je devinais aussi mien. L’heure des épiphanies et de l’égarement.
Je suis vorace. Vorace comme la nuit. Je voudrais attirer toute la lumière à moi, comme le dormeur égoïste de sa couette, qui ne réalise pas. Mais je ne laisse pas l'autre froid, je l'enveloppe. Tandis que Mo compte. Je ne comprendrai jamais bien quoi. Et plus je me rapproche de l'échéance, plus elle compte, frénétique, enthousiaste. Et je meurs de l'aube, alanguie. Toute cette lumière puissante et discrète qui monte, doucement, envahit, remplit la nuit sans prévenir... C'est l'heure des possibles; l'heure unique où les deux peuples antagonistes s'embrassent enfin, quelques privilégiés qui s'épanouissent dans le silence d'un sourire plein de reconnaissance : pour tous ceux qui savent savourer la beauté du monde dans toute sa crudité, cette pâleur complexe et contradictoire qui éblouit tout en nuance, dépose en douceur son voile qui souligne pourtant tous les traits. Je meurs d'aube, alanguie; de cette fatigue pleine d'un espoir extatique où la vérité explose, se répand dans les bras égarés de ma transe, lorsque ivre de tant de cette vie qui m'a repue toute la nuit durant, je ne puis que la recracher sous toute forme, électrisée, et qu'elle me nourrisse à nouveau de sa prodigieuse énergie.
Il faut que je retrouve mon HDD de sauvegarde. Il y existe un autoportrait étrange griffonné sur un de ces trajets de retour. J’y fais face à mon reflet dans la vitre. La version de moi réelle, qui est assise sur le banc dans le train, a le corps qui s’efface plus il est à distance de son reflet. L’air étonné, je pose la main sur la vitre, où un reflet de moi nettement plus solide, nettement plus serein, pose les doigts au bout des miens de l’autre côté de la vitre et me sourit tranquillement. Je crois que c’est le moment où j’ai réalisé que je m’aimais.

Parfois ça me fait peur, un abandon pareil. C’est un perpétuel truc de funambule de trouver l’équilibre. Pas trop. Pas trop peu. Juste assez pour se souvenir de la liste de courses et de l’émerveillement, en même temps.
Je rêve parfois d'une autre vie; une vie que j'ai eue il n'y a pas si longtemps que ça. Juste de l'autre côté de la stabilité. Souviens-toi dans quelles extrémités nous nous poussions juste en nous parlant. Et si je n'avais jamais connu une telle intensité dans le vivant, j'étais pourtant coutumière de ce genre d'extrêmes. J'ai besoin, pas tout le temps, chérie, mais parfois j'en ai besoin, d'écouter de la musique qui me propulse au-delà de moi-même, de veiller après les limites de ma fatigue, dans cette veille aux frontières de l'hystérie, de plancher sur ma guitare comme d'autres sur leur sujet du bac, et de finir en apothéose, par un feu d'artifice passionné, plein de sueurs et de larmes, de perdition et de révélations, de fébrilité et de certitudes, quand les vibrations sont si fortes qu'elles stabilisent.
(tous les textes et dessins sont issus du même carnet, dans leur état original)

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