Deux nouvelles icônes

Si t’as un peu suivi mes actualités ces quelques dernières semaines, tu l’auras compris, j’en peux plus des réseaux sociaux. Je n’en. Peux plus.

J’en peux plus des shitstorms, du parasocial, de la communication indirecte où tout le monde se fout dedans parce que personne ne se comprend, de la communication croisée du genre téléphone arabe où tout finit en chair à saucisse, de la communication bitchée où on te chie sur la gueule mais pas en face… J’en peux plus de cet immonde manque de nuance qui peint tout le monde en monstre, de ces conflits qui vont toujours vers l’escalade et jamais vers la résolution, des propos odieux, des call-outs, de toutes ces mécaniques qui nous font tendre vers la déshumanisation et la tension plutôt que vers la solidarité et l’échange. Et même en essayant d’être vertueuse et patiente et d’éviter les emmerdes, je finis embarquée malgré moi dans des histoires à la con, j’échoue à désescalader des conflits, je me retrouve au cœur de souffrances humaines parfaitement évitables qui n’auraient pas pu se produire dans un contexte de communication normal. Et tout le monde en chie, moi la première.

Hier soir, j’ai chialé devant une vidéo où un type explorait pourquoi les jeux vidéos donnaient à tant de gens le sentiment de ne plus être aussi bien qu’avant. Son postulat c’était pas que l’industrie était en train de mourir ou que tout devient trop woke ou qu’il n’y a plus assez de boobs ou va savoir quelle autre théorie fumeuse de jeune ou moins jeune vieux réac’, parce qu’il trouvait qu’au contraire, les jeux deviennent de plus en plus inventifs et franchement brillants. Non, son idée, c’est que c’est parce qu’on ne joue plus ensemble. On ne se fait plus des après-midis ou des soirées les uns chez les autres à faire du gaming. On joue en ligne.

Ça a tapé fort. Comme le type de la vidéo, je suis super reconnaissante pour la possibilité technique du gaming online, ça m’a permis de me faire des potes improbables à l’autre bout du monde, et moi qui ai de la peine à parler de la pluie et du beau temps et qui ai des difficultés énormes avec la communication orale (vous n’imaginez pas ce que vous me demandez quand on fait un vocal. Sérieux. Vous n’imaginez pas le sacrifice que je vous consens, avant même de vous connaître assez pour le faire, parfois), ça m’a permis aussi bien souvent de briser la glace en faisant un truc distrayant et fun qui nous engage ensemble plutôt que de passer vingt minutes à … faire le numéro de clown involontaire que je finis fatalement par incarner quand on fait un peu trop attention à moi.

Enfin bref. Je diverge. J’aime beaucoup le gaming online. Mais ce que j’aime encore plus, c’est le projo branque, c’est les sièges baquet posés à même le sol, c’est les pâtes trop cuites au réchaud entre nous, c’est la pizza familiale dégueulasse agrémentée de jambon tendineux, c’est la bière cheap ou le double litron de coke, c’est te pousser pour te faire merder ton combo, c’est gueuler comme une perdue parce que j’suis tombée dans un trou, c’est prendre des notes sur les insultes débiles que tu sors quand tu te plantes, c’est te regarder te lever de ton siège quand ça devient difficile, c’est se pisser dessus de rire ensemble, c’est te regarder en silence exploser ce jeu avec la concentration d’un technicien d’Apollo en train de superviser une manœuvre vitale, c’est t’humilier avec Kilik, c’est me faire humilier avec Kuma, c’est s’endormir beaucoup trop tard en tas sur le canapé et remettre ça le lendemain après le p’tit déj’, tout puants de la veille, c’est passer chez le voisin et le regarder faire du transpalette sur les docks dans son jeu après le boulot, c’est pas réussir à avoir une foutue conversation parce qu’on est tous trop concentrés sur ce qui se passe à l’écran et sur nos pads, c’est un langage d’amour, quoi. Toute une société.

Alors moi, j’ai mis la vidéo sur pause, et j’ai expliqué que sûrement les gens qui avaient commencé à jouer au tout début de la grosse expansion du jeu vidéo, les gamins des 80-90, quoi, ressentaient le truc encore plus fort, parce qu’ils ont vu une évolution technique incroyable en un laps de temps record, et qu’en parallèle le marché s’est ouvert de plus en plus, et donc quand ils ont commencé ils avaient un choix très limité de jeux plutôt simples, et que très vite les jeux se sont complexifiés et embellis et multipliés et là, on a atteint un genre de plateau, on arrivera difficilement à faire plus beau, on a tellement de variété qu’on s’en sort plus… Et si c’est vrai que jamais les jeux n’ont été aussi beaux et aussi inventifs que maintenant, ça devient très improbable de nous foutre des grosses claques. Y a plus cet effet de seuil du saut d’une techno à celle de la génération d’après qui nous en fout plein la gueule. Je crois que j’en ai déjà parlé dans un autre article.

Et puis le mec il a parlé de Outer Wilds. Je crois que c’est par là que j’ai un peu craqué. Il disait qu’il avait de la peine à comprendre les gens qui découvraient ce jeu en le streamant, parce que c’est par essence une expérience très solitaire, et qu’elle s’encombre mal du côté un peu performatif de le faire devant une audience. Là, c’est lui qui a mis sur pause et qui m’a demandé, d’ailleurs, comment j’ai bien pu prendre du plaisir à le découvrir en stream. C’était pas un stream, j’ai dit, c’était un playthrough sans commentaires. C’est vrai que je me suis sentie cheap, surtout pour ce jeu qui a l’air tellement taillé pour moi sur le papier. Mais j’étais tellement une boule de stress à cette période-là que j’arrivais pas à me faire à l’expérience du pilotage, à chaque fois que je me faisais embarquer par une tempête ou une vague je faisais une crise de panique. Une authentique crise de panique. J’avais besoin de ce recul d’être spectatrice pour pouvoir appréhender le jeu. J’y ai tout de même pris énormément de plaisir, j’explique. J’ai pas perdu une miette de sa beauté, de sa finesse, et si j’ai pas eu les sensations de pilotage, j’ai pas raté les palpitations du récit. Mais je comprends, après avoir dormi dessus, ce qui m’a foutue en vrac : plutôt que de le vivre par proxy à travers une vidéo muette et anonyme sur internet, j’aurais voulu être le copilote de salon d’une personne de confiance, et le découvrir non pas à travers son regard, mais accompagnée. Peut-être mise en confiance assez pour essayer de piloter, ramenée dans mon corps pour surmonter la panique. Au lieu de participer à une aventure, je m’en suis retrouvée spectatrice.

J’ai un peu, ça. J’ai une ou deux personnes dans ma vie avec qui je passe parfois du temps à mettre à profit mon fantastique projecteur et mon immense mur. Mais ce « une ou deux » n’est pas une figure de style mais un décompte littéral. Quelque chose manque. Quelque chose est perdu. Et c’est apparemment quelque chose dont j’ai plus besoin que ce que je veux bien me l’avouer.

Je pensais venir le retrouver, en 2020, quand la pandémie m’a isolée bien plus sévèrement que le reste de la population, avec ma santé en carton et toutes mes restrictions. J’étais plutôt optimiste quand j’ai mis un premier orteil timide sur un réseau social : je pensais retrouver de vieux amis et m’en faire de nouveaux.

Je fais le parallèle à la volée, il m’apparaît à mesure que j’écris : j’avais pas envisagé que les RS sont au chat sur internet ce que le streaming est au gaming de canapé. Plutôt que d’être en tête à tête ou réunis en petit groupe pour discuter autour d’un sujet, chacun est une île qui parle seul de son sujet, où viennent ou ne viennent pas se greffer des intervenants externes. Les gens qui interagissent avec toi sur un réseau social, c’est comme moi qui regarde un type jouer à Outer Wilds. Difficile de ne pas se prendre pour le protagoniste de son aventure, et tous les autres pour des NPC.

Je ne suis pas un NPC. Tu n’es pas un NPC. Je refuse d’être jamais traitée à nouveau comme un NPC.

En fait, j’ai rajouté deux icônes sur le petit menu des icônes au bas de la page d’accueil de mon site : une pour XMPP (un vieux protocole du temps de MSN chat qui tient toujours bien debout, essayes tu verras c’est super), et une pour Matrix (un système de serveurs un peu Discord-like, mais chiffré). C’est un premier pas pour recréer du vrai lien, one on one, en petit commité, sans likes, sans boosts, sans audience, sans s’agiter autour du post de quelqu’un. Juste chill dans le canapé.

Et pour les jeux vidéos… Mon salon est grand.

Faudra quand même que je réessaye Outer Wilds. Quand j’aurai fini de me détendre.

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Fediverse reactions

2 réponses à « Deux nouvelles icônes »

  1. Avatar de Hypolite Petovan
    Hypolite Petovan

    Dis donc, j’ai eu de la chance de tomber dans ta fenêtre d’expérimentation avec les réseaux sociaux du coup !

    1. Avatar de Morayner Blacksmith

      Et de te retrouver dans la liste des rencontres improbables de potes de gaming ^^

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