J’ai regardé bref.2 et j’ai été tellement sidérée par le niveau de violence relationnelle qu’on y voit que j’en ai parlé sans aucun filtre là. Ça m’a fait me demander si son propos servait juste à se caler quelque part dans l’air du temps (comme certains commenteurs sur internet semblent le penser) ou si c’était une évolution cohérente du personnage, en résumé, est-ce qu’il avait déjà des comportements problématiques dans la première saison? Donc je suis allée regarder un peu et j’étais pas prête, Ça m’a collé une insomnie carabinée.
Ce qui est bien avec le format de bref. c’est que c’est assez court pour qu’on puisse se permettre de prendre les épisodes un par un et ils sont faciles à décortiquer tellement le propos est condensé. J’ai pas fini mon visionnage, je suis allée sur youtube trouver une intégrale et tous les épisodes sont dans le désordre, mais comme on est super centrés sur sa vie amoureuse y a quasiment un truc à relever par épisode de toutes façons, et y a du lourd.
Bon, dès l’épisode 1 c’est terrible, il tunnelise en soirée sur une meuf qu’il connait pas, avec qui il a rien en commun, qui n’est absolument pas intéressée par lui, dont d’office il déteste un de ses comportements, mais bon elle est bonne et il est en chien – avec le petit neg qui va bien à la fin quand elle lui signifie encore une fois qu’elle est pas intéressée, parce qu’elle a pas le droit de choisir son partenaire, il faut qu’elle accepte toutes les avances qu’on lui fait sous peine de se faire verbalement dégrader, mais bon, soyons honnêtes, si elle acceptait tous les mecs qui l’accostent elle se ferait dégrader aussi, c’est gagnant-gagnant
Ensuite dans l’ordre que me propose la playlist il y a cet épisode entier consacré à comment c’est nul d’être en couple parce qu’il perd toutes ses libertés et apparemment ça le gave d’être avec quelqu’un qui lui demande de faire la vaisselle et qui veut pas partir impulsivement à la mer et je comprends pas. Je vais passer sur le point « tâches ménagères », mais pourquoi t’es avec une meuf qui aime planifier si t’es complètement impulsif? Pourquoi t’es en couple si t’aimes pas être en couple? Parce qu’elle est bonne et que tu te dis que ça te donne accès régulièrement à du cul? C’est purement transactionnel, je te supporte et en échange tu me fais des gâteries? Parce que pour le sexe transactionnel il existe des relations tarifées, et sinon c’est possible de trouver une personne qui n’a pas envie de s’engager non plus, et de laisser les personnes qui ont envie de s’engager trouver un ou une partenaire pour qui c’est un plus dans leur vie d’avoir un compagnon de jeu avec qui partager le quotidien et diviser par deux la pénibilité du travail, et pour qui ça ne sera pas une corvée de faire le « travail émotionnel » nécessaire à entretenir la santé de la relation.
Toujours dans l’ordre d’apparition de la playlist, cet épisode où il se prépare pour son rencard et dit qu’il ne l’appelle pas pendant trois jours. Je vous ai déjà parlé de la « règle des trois jours » ? Cette « technique de séduction » débile qui consiste à te faire passer pour quelqu’un de détaché qui a une vie bien remplie et n’est pas en chien pour la personne que t’es en train de cibler? Déjà, c’est un petit peu de la manipulation quand même. Ensuite, il y a une règle de « dating » encore plus simple et infaillible : du moment que tu te mets à recourir à des « règles de dating », tu passes pour quelqu’un de désespéré et t’annonces clairement que t’es pas prêt pour une relation. La personne en face peut avoir trois réactions :
- être aussi désespérée que toi et se mettre à paniquer parce que peut-être qu’elle t’intéresse pas et qu’est-ce que j’ai fait de travers pourquoi il me répond pas est-ce que je l’ai trop poussé? est-ce que je lui ai fait peur? est-ce que je suis trop moche / vieille / grosse / va savoir? – peut-être que c’est le but recherché en faisant ce genre de trucs, auquel cas c’est tout dégueulasse de jouer sur les insécurités des autres et de se mettre en position de pouvoir comme ça, c’est normal de paniquer et de se sentir insécure au tout début d’une relation, mais précisément dans un moment aussi fragile il faudrait se montrer disponible et à l’écoute pour rassurer l’autre, pas le plonger encore plus dans la misère, tu passes pas pour quelqu’un de très attentionné
- être super agacée, soit parce qu’elle sait très bien que tu joues au jeu des trois jours et qu’elle cherche quelqu’un d’honnête et sincère avec qui faire sa vie, pas quelqu’un qui joue à augmenter sa « valeur » artificiellement, soit parce qu’elle interprète ça comme « bon OK je l’intéresse pas, pas la peine de s’investir à perte, ça aurait été sympa de me le dire frontalement, next »
- être terrorisée, parce qu’elle a eu de mauvaises expériences et que t’es en train de lui signaler que t’es pas sincère, potentiellement manipulateur, ou que t’essayes d’établir une relation de pouvoir, et son système limbique est en train de s’allumer comme un sapin de noël et de lui hurler « FUIS ».
Ne faites pas la règle des trois jours. Ne faites pas de « règles » quand vous rencontrez quelqu’un qui vous plaît. Vous allez tout foutre en l’air, ou juste réussir à attirer quelqu’un qui va aussi jouer à des jeux de cons avec vous. La « bonne personne » va vous aimer pour qui vous êtes et apprécier que vous manifestiez qu’elle vous plaît (bon, si vous êtes pas harceleur, on s’entend). Si vous avez besoin de jouer à des jeux pour retenir son attention, c’est peut-être pas la peine de continuer.
ensuite EEEEEW le degré de chosification c’est pas possible !
Ensuite il y a cet épisode où on assiste à un repas dans sa famille et je le trouve beaucoup plus instructif sur les mécanismes sous-jacents aux comportements de notre protagoniste que toute la pseudo-psychanalyse de la saison 2. On a un tonton qui fait des blagues sexistes dégradantes sans jamais y prendre la moindre responsabilité, c’est son épouse qui est gênée et s’excuse à sa place (Elle devrait pas. Et elle devrait se trouver un compagnon dont elle serait pas gênée.), et ce père qui est prêt à divorcer pour se barrer avec une meuf de la moitié de son âge, sans aucune considération pour son engagement vis-à-vis de sa compagne, ou pour sa famille, et en jouant la carte de la victime, en plus : « elle, elle me comprend! » Ben non, on te comprend pas bonhomme, apparemment pour toi ton épouse ne sert qu’à te faire te sentir bien avec toi-même, et si tu trouves un petit objet brillant un peu plus valorisant, t’es prêt à tout foutre en l’air en humiliant ton épouse, y a pas de quoi avoir beaucoup de compassion pour toi… Qu’on s’entende bien, hein, t’as le droit de quitter ta femme parce que ça va plus et t’es pas amoureux et de refaire ta vie ailleurs, c’est pas le propos – mais c’est pas pareil que de la quitter juste parce que t’as trompé ta femme avec une meuf plus jeune et plus sexy que tu considères pas vraiment comme une compagne non plus. Par contre ça donne quelques indices sur l’origine de la tendance de ton fils à considérer les femmes comme des objets à sa disposition pour sa gratification personnelle et des trophées.
Bon. Jusque là on peut encore se dire qu’il bénéficierait de faire un petit boulot d’introspection, prendre un peu confiance en lui et comprendre qu’être en couple peut être une expérience super, du moment que tu sais ce que tu en attends, que tu en as envie, et que tu te trouves une partenaire compatible avec tes centres d’intérêt et ta personnalité et pas juste parce que « elle est bonne », un être humain, quoi. Et puis on arrive à cet épisode où on le voit bosser dans un call center et à la fin il se met à utiliser la technique du « pied dans la porte« , qui est une technique commerciale très répandue et qui est décrite d’entrée de jeu par la page Wikipédia comme de la manipulation, pour convaincre sa meuf, qui vient pourtant de lui donner un refus très sonore et explicite, de le sucer quand même. Et là j’explose, quand même, un peu. Ça porte un nom, « coercition sexuelle » ça s’appelle, en Suisse on est en retard, on ne reconnaît pas encore ça comme un viol, mais dans d’autres pays c’est le cas.
On continue? Ouais je sais pas si on continue, j’ai plus trop envie de continuer. Mais y a Marla qui est un plan cul régulier et qui est tout aussi déjantée que lui en fin de compte, et c’est quoi sa pote qui lui dit « dis-lui que t’es enceinte pour voir s’il tient à toi » je hein? mais attends, QUOI? Gros niveau en manipulation, là aussi. Tu peux pas lui dire que tu l’aimes et regarder ce qui se passe, plutôt? Non parce qu’il risquerait de répondre que pas lui, et ça ferait mal, et il faudrait gérer la douleur. J’ai connu des cas où ça allait aussi loin que effectivement garder un enfant et mettre le mec devant le fait accompli. Tu sauras jamais s’il t’aime vraiment, tout ce que tu sauras c’est si il est prêt à assumer un gosse qu’il a pas voulu, ou pas. Si ça se trouve, il t’aimait à la base, mais là il a vu où ça allait et il a pris ses jambes à son cou, à raison!
Ah et ensuite c’est triangulation et mensonges à plusieurs meufs en même temps et puis on met une meuf au frigo pour plus tard et on les laisse s’engueuler entre elles plutôt que prendre ses responsabilités parce qu’on en est à ce degré de veulerie et de croire que tout nous est dû – et les meufs, pourquoi vous faites ça? J’y ai déjà eu droit dans ma vie, le gars il te la fait à l’envers, t’es blessée, tu rencontres une autre meuf à qui il l’a tout autant faite à l’envers et qui est tout autant détruite, et plutôt que de regarder toutes les deux dans la même direction – celle du connard qui s’est foutu de votre gueule et vous a fait mal – vous vous écharpez entre vous pour savoir qui est la plus légitime à repartir avec ce con qui vous traite comme une moins que rien? Pourquoi, au juste? Et finalement votre réaction c’est de le mettre au pied du mur pour qu’il en choisisse une de vous deux plutôt que de le laisser se démerder avec le bordel qu’il a généré tout seul? Effectivement y a un petit travail à faire sur son sens de sa propre valeur (dégradé par qui, en premier lieu? Encore une fois, blâmez pas les meufs qui se sentent comme des merdes après avoir été traitées comme des merdes, regardez dans la direction du mec qui les a mises là en premier lieu). D’autant qu’il a fait quoi, au juste, il a apporté quoi de si irremplaçable dans votre relation, à part de l’angoisse et un perpétuel sentiment d’abandon? Et si vous lui donnez votre feu vert pour se comporter comme ça, pourquoi il s’arrêterait à l’avenir? Ça doit être un sacré prop à l’ego, de mentir, tromper, et la récompense c’est deux meufs qui le trouvent tellement indispensable qu’elles se battent pour lui, je pense pas que ça dissuade de recommencer.
C’était douloureux à regarder. Donc je confirme que oui, il était déjà très, Très problématique dans la première saison. On n’y voit pas la violence verbale qu’il déploie dans la saison 2 mais tout le reste y est : infidélité chronique, triangulation, chosification, mépris, manipulation, mensonge… c’est déjà un mode relationnel bien bien violent. Je note aussi que Marla était pas bien saine non plus et qu’elle, en revanche, ne prend aucune responsabilité pour ses comportements problématiques dans la saison deux. Aucune de ces deux femmes n’aurait dû le reprendre, à mon sens jamais, mais surtout pas sans un gros boulot de sa part, une modification profonde de son comportement et un travail de réparation de ces relations, plus long que « c’est toi que je choisis (parce que t’es un bon coup et t’as un appart’, wow c’est gratifiant, c’est l’homme de ta vie ça, il t’aime tellement parce que t’es un bon coup et que t’as un appart’, tu pourras jamais trouver mieux que ça!) » ou « dEsoLEr Je t’aI FEr dU mAl a l’EPoC ». « Best apology is changed behaviour », there’s a saying.
Mais j’ai pas envie de cracher sur ses copines non plus (à part sur Marla pour son « je suis enceinte », on l’aura compris), c’est un peu trop facile de pointer du doigt leurs réactions à quelqu’un qui joue au con avec leurs émotions – elles réagissent comme elles peuvent au choc d’une série d’abus qui peuvent facilement donner des idées suicidaires – surtout si ça doit éluder le fait que c’est bien LUI qui est responsable de toute la douleur qu’il a généré TOUT SEUL, et qu’on va pas se battre pour savoir laquelle de ses victimes est la plus bête, parce que pendant ce temps il est encore en train de se barrer sur la pointe des pieds sans que personne ne le tienne pour responsable de son comportement odieux et des souffrances qu’il génère. Ce mec n’est absolument pas digne de confiance, il ne l’est pas plus au terme de la saison 2, et qu’on ne s’y trompe pas, c’est pas parce qu’on ne le voit pas taper qu’il n’est pas relationnellement violent.
Je m’interroge surtout sur le fait que quand bref. a fait un carton personne n’a parlé de ces aspects-là. C’est un excellent support pour démontrer ce qu’on entend par culture du viol parce que non seulement ces comportements amoureux déplorables n’ont pas soulevé une vague de réactions indignées, mais en plus le degré élevé de misogynie, qui n’est pas seulement un sujet récurrent de la série mais l’intégralité de son thème, est présenté légèrement, pour faire rire le spectateur et inciter sa complicité, et est tellement normalisé non seulement dans le cadre de cette production particulière mais dans toute notre culture contemporaine qu’appuyée par sa mise en scène comique, elle ne sert pas de mise en garde (comme l’auraient pu faire les romans épistolaires du XVIIIe comme les liaisons dangereuses par exemple, où les deux manipulateurs finissent par mourir respectivement assassiné en duel et de la petite vérole, conspués de toute société), mais au contraire, a servi de modèle à suivre à toute une génération, qui aujourd’hui a l’impression qu’on lui retire brutalement le tapis de sous les pieds en lui signalant que le manuel « drague et amour » qu’on lui a refilé quand il était jeune était en fait dangereux et puni par la loi.
Bref.2 est une bonne porte d’entrée pour identifier ces comportements problématiques en soi ou chez les autres, vu l’effet que la série a eue sur ses spectateurs – qui prétendent que les six épisodes ont été plus efficaces pour eux que deux ans chez le psy (ce qui devrait causer des remises en question chez les psys aussi, je dis ça je dis rien…) – mais ce n’est que ça : une porte d’entrée. J’ai encore vu trop de gens dans les commentaires entrer en empathie avec « ce pauvre Ben qui finit seul, dépressif et abandonné de tous », et trop peu d’empathie vis-à-vis de sa victime : l’un a fait des choix et agi des comportements violents, l’autre les a subis indépendamment de sa volonté, et c’est étrangement toujours pour l’auteur qu’on a de la compassion. Tout est minimisé, présenté comme une immaturité à surmonter naturellement en grandissant, sans vraiment de prise de conscience de l’envergure de l’impact réel sur les personnes qui l’ont subi. Aucune réparation n’est proposée : un petit SMS à son ex pour dire « tu méritais pas », et tout est réglé – alors que si tu connais un peu les mecs « égoïstes » dans ce genre tu sais bien qu’ils n’ont aucune difficulté à s’excuser, souvent sincèrement… et à recommencer dix minutes plus tard. Encore et encore. Sans restitution, aucune de ces relations n’est viable, aucun de ces torts n’est vraiment réparé – mais nous ne sommes pas éduqués à ces restitutions, les réparations relationnelles ne font absolument pas partie de notre culture, où présenter des excuses est déjà trop souvent perçu comme une faiblesse ou un acte de soumission. Sans réel travail de fond, et de longue haleine, les éclairs de compréhension qui traversent le protagoniste sont voués à être fugaces, et Billie aura bien plus de difficultés à quitter une relation problématique avec un enfant dans l’équation.
En gros, Bref. et Bref.2 peuvent être une providence en terme d’opportunité éducative (pour les grandes personnes) mais pas comme une fin en soi, plutôt comme un élément déclencheur, l’ouverture et les prémices d’une vraie remise en question, qui doit être maintenue dans le temps, profonde, et du travail qui s’ensuivra obligatoirement. À défaut d’être un récit édifiant.
Laisser un commentaire