Ça commence à faire longtemps, depuis le dernier article. Deux mois et demi. Ça devenait difficile de taper au clavier sans avoir de douleurs et là, à une semaine et demie post-op’, la récupération semble carrément prometteuse. Plus de fourmis et la motricité fine restaurée. J’ai même pu désobéir un peu et sortir une volée de notes de ma contrebasse, heureuse comme une ado en train de faire le mur – même si la punition est un poil plus immédiate. C’est qu’il faut déployer des trésors de patience, et j’en retire l’impression d’être démissionnaire.
Deux mois et demi – enfin, un peu plus, ça m’a pris courant janvier – c’est aussi apparemment le temps qu’il me faut pour devenir complètement obsédée par un sujet. Cette histoire de mains m’a poussée à m’intéresser à l’ergonomie de mon poste de travail pour soulager les douleurs et préserver mon capital articulaire. J’ai donc cherché du côté des claviers ergonomiques et – horreur – c’est mon capital monétaire que les solutions « clés en main » de ce secteur ne préservent pas. Et puis – peut-être que tu en as déjà entendu parler – ce n’est pas que mes poignets qui ont des problèmes, il y a quelques temps je me suis aussi abimé l’épaule, un dommage irréversible au supra-épineux qu’il va falloir gérer tel quel, et c’est justement le bras avec lequel je fais des mouvements qui dépassent l’amplitude de l’articulation pour naviguer avec la souris à droite du clavier et force beaucoup trop l’articulation pour taper sur un clavier centré devant moi, deux mouvements absolument pas naturels qui, associés au fait que ces périphériques sont à plat sur la table, contraignant la main, le poignet et tout l’avant-bras dans un mouvement de torsion musculo-squelettique constant, produisent la recette parfaite pour les blessures de stress. Donc intuitivement j’ai cherché un clavier dont l’écartement des touches permettrait un réalignement des épaules en position neutre – logiquement un clavier split. T’as déjà regardé l’offre grande distrib’ en terme de claviers split? C’est à pleurer. J’en ai trouvé un, qui n’avait d’ergo que le nom, avec une disposition qwerty, non programmable, et qui coûte les yeux de la tête. Donc, comme à peu près à chaque fois que je veux un machin et que j’ai pas les moyens, j’ai regardé ce que je pouvais faire pour le fabriquer moi-même.
Ironiquement, je suis une joueuse de salon. J’ai certes commencé à jouer sur un clavier mécanique, quand je jouais à Duke Nukem sur les genoux de mon pôpa (t’sais, quand c’était encore un platformer 2D à défilement horizontal) et qu’il n’y avait que ça, des claviers mécaniques. La question ne se posait pas. Puis j’ai assisté avec lui au développement des joysticks, des trackballs et enfin à l’avènement de la souris, puis à l’arrivée des consoles de salon et, incidemment, des pads. Tandis que lui plongeait tête baissée dans les point-n-clicks de Lucasarts, j’apprenais à speedrunner les Sonic avec ma manette programmable sur ma Genesis japonaise moddée (c’est tellement bien, les papas nerds). Je ne suis jamais revenue au clavier. Les jeux à clavier me font chier. Quand il faut s’occuper de mapper plus d’une petite dizaine de touches, mon cerveau passe en mode « go fuck », alors j’ai grandi et évolué complètement satisfaite de mon clavier à membrane décoré au miso tant que j’avais un pad avec une réponse correcte, et benoîtement ignorante du foisonnement de l’univers des claviers mécaniques. Jusqu’à ce canal carpien.
Je n’imaginais pas non plus qu’un sujet si anodin puisse aussi être à ce point clivant. Quand j’ai commencé à chercher des infos, j’ai rencontré un mur de réactions épidermiques, allant du coût élevé de ce loisir (« les mecs qui s’achètent des claviers à 1000 balles ») au ridicule d’investir autant dans de la personnalisation, en passant par « tu vas devoir te remapper le cerveau » (pfeh.), les problèmes de bruit, puis on m’a conseillé tout un tas d’alternatives « main stream » pour mon problème articulaire… Toutes ces solutions que j’avais déjà explorées et rejetées parce que ne répondant pas à ma demande et, comiquement, parce qu’excédant largement mes moyens – contrairement aux projections budgétaires des claviers « ergo » faits maison que je me suis amusée à faire pendant quelques semaines à mesure que j’en apprenais plus sur le sujet et mes possibilités.
C’est un peu comme avec les voitures, quelque part : il y a ceux qui sont prêts à y mettre des millions pour l’allure et la performance, ceux qui sont prêts à y mettre des milliers pour le plaisir de modifier et personnaliser, et ceux, comme moi, qui choppent une Dacia parce que c’est robuste, facile à entretenir et que sans électronique embarquée, les réparations seront moins chères et virtuellement possibles indéfiniment. C’est pas chez moi que tu vas trouver du rétro-éclairage ou un set de touches à 300 balles. Sans pour autant condamner ni les amateurs de produits expressément luxueux (parce que eh, il y en aura toujours) ni les passionnés qui voient dans la personnalisation (minute étymologie) un moyen d’exprimer et affirmer leur personnalité (parce que je les comprends, je fais ça avec mes instruments de musique), je ne me retrouve pas dans leur démarche et sais pouvoir me prémunir de tomber jamais dans ce genre d’extrémités. Avec un premier build à 80 balles avec toutes les options (et encore, avec un macropad à côté), les arguments monétaires sont caduques : c’est pas parce qu’un repas chez Girardet t’endette sur dix ans que manger coûte cher (bon, manger coûte cher, mais c’est un autre débat). En prime, j’avais vu juste : ce tout petit tweak de mon quotidien a éradiqué les douleurs du supra-épineux en un mois d’utilisation (ça fait juste un peu flipper sur ce que ça implique au sujet de mon utilisation du bloc souris-clavier).
Et le voici. Si tu te demandais, après avoir lu cet article, ce que pouvait bien être cette double PCB avec sa forme bizarre, eh bien c’était ça : un clavier « split », modèle Redox, conçu par Mattia Dal Ben, qui s’est inspiré du clavier (modifiable mais commercialisé et hors de portée de mon budget, pour le coup) Ergodox.

Le Redox est loin d’être le seul ergo split DIY open source de la communauté. Je l’ai choisi parce que sa forme me paraissait adaptée à ma demande et que le nombre de touches me rassurait pour une première transition vers un clavier réduit (il n’y a pas le numpad ni les boutons de fonction. Les claviers mécaniques sont classés en %, du 100% qui a toutes les touches au 30% qui n’en a que 30, c’est encore toute une histoire… mais beaucoup de splits ergos ont très peu de touches. Si tu veux tripper cherche « manuform ») – mais mon anatomie est différente de la tienne et c’est pas forcément celui qui te conviendra le mieux. Si tu veux te lancer là-dedans, je te laisse faire ton propre voyage initiatique, il t’emmènera pas au même endroit que moi.
Pour ne pas se retrouver avec un clavier à dix mille millions de dollars, c’est en fait assez facile. Voilà ce que moi j’ai fait dans ce build :
- j’ai acheté la PCB chez le revendeur désigné par le concepteur du clavier; de cette façon un pourcentage de la vente rémunère sa conception.
Elle m’a coûté 25 balles et c’est assez incompressible, mais… Tu peux aussi ne pas le faire. Tous ces claviers qui sont open source, il est possible (et c’est même assez facile) de les souder à la main avec du bon vieux fil. Si tu suis le lien du Redox plus haut, tu vas tomber sur Github et une explication super détaillée de comment monter ce clavier dans sa version PCB comme soudée à la main.
- j’ai pris un pack de ‘switches’ pas cher
Avec le set de ‘keycaps’ (les touches), c’est ce qui fait très vite monter les prix sur un clavier mécanique. Il y a pourtant des marques (comme outemu ou gateron) qui sont tout à fait valables et coûtent de 2 à 20 fois moins cher que les « haut de gamme ». J’ai pris des Akko, j’en ai eu pour 20 balles – avec tous les interrupteurs suffisants pour le macropad à côté. J’ai pris des linéaires et si je devais le refaire je prendrais des tactiles – mais c’est aussi pour ça que c’est important de ne pas se faire un premier montage super onéreux : on sait pas trop ce qu’on aime ni de quoi on a besoin. Il faut expérimenter.
- j’ai imprimé le boitier
Il y a des vendeurs qui proposent des PCB super complexes et des boitiers prêts à l’emploi en polycarbonate ou en acier brossé. Évidemment ça fait grimper les prix. La plupart des claviers open source que tu trouves sur Github ont un fichier d’impression 3D du boitier ou un fichier contenant la disposition des touches à partir duquel tu peux faire le boitier. Le Redox en a plusieurs, et j’ai modifié le mien pour qu’il soit adapté à une sortie USB-C (je vais pas poster ça sur thingiverse mais si t’en as besoin fais signe – Edit : en fait si je l’ai posté sur thingiverse. Ainsi qu’une version avec tenting intégré. Enfin, plusieurs versions avec plusieurs degrés de tenting). Si tu n’as pas d’imprimante 3D tu peux toujours aller à ton fablab le plus proche, et si tu sais pas faire tu peux demander, quelqu’un t’apprendra c’est à ça que ça sert. Sinon il y a des services de commande en ligne… Le coût? environ 140g de filament… donc, je sais pas, 6 balles?
- j’ai pris un set de ‘keycaps’ assez générique et pas cher
Là-dedans aussi il y a des gens qui investissent parfois plusieurs centaines de francs, mais tu peux aussi trouver des sets complets à 10 balles. J’ai pris un set « ergo » à 23 balles et c’était pas une bonne idée. Le Redox, avec sa disposition un peu particulière, prend 6 touches de format 1.5U et 10 de 1.25U. Un set normal contient peut-être trois 1.5U et quatre 1.25U. Mon kit ergo était fait pour un Ergodox, qui certes ressemble au Redox mais avec des touches 1.5U à la place des 1.25U. Donc il me manquait 10 touches et j’en avais plein en trop.
Du coup, j’ai modélisé un petit générateur de touches et quelques touches « toutes prêtes » en diverses tailles standards pour les imprimer directement en 3D, et problème réglé. Elles sont là. En les ponçant un peu (d’abord avec du papier à poncer de grain 40 puis jusqu’au 120 c’est largement suffisant), elles sont honnêtement super agréables. Tu peux aussi les imprimer directement en résine et là, pas besoin de post-traitement.
Si c’était à refaire, je prendrais un kit standard que je complèterais avec mes touches imprimées en 3D. Toi, tu peux faire ça, ou si pour toi les légendes c’est juste pour faire joli, t’imprimer le kit complet en 3D (et éventuellement me payer un café, regarde j’ai fait un bouton pour le café! Je te le mets juste en-dessous), ou compléter avec des « modifiers » tout faits.
Si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez me payer un café ici
Merci beaucoup!
- Et enfin j’ai pris un contrôleur ATMEGA32U4 à 6 balles.
On en parle un peu plus bas.
Verdict
Clairement, ma plus grosse inquiétude était de ne pas réussir à me faire à la disposition ou de le trouver inconfortable et d’avoir fait tout ça pour rien. Pour me situer un peu, j’ai des années de frappe au clavier et à la machine à écrire (je les collectionnais, même, il y a comme un thème), une formation de dactylo et fatalement une vitesse de frappe « à l’aveugle » assez au-dessus de la moyenne. J’ai perdu mon 84WPM (français, préop’, avec tunnel carpien). Mais à un mois et demi d’utilisation de ce clavier, et une semaine et demie post-opératoire au moment où je tape ces mots, je fais un score de 59WPM sans regarder mes mains ou le clavier. La plupart de mes erreurs sont aux accents : leur position change quand même beaucoup par rapport à la disposition QWERTZ d’un clavier du commerce. Je pense que nous les francophones, et peut-être à plus forte raison les suisses, sommes super désavantagés quand il s’agit de s’adapter à ce genre de dispositions justement à cause de notre usage intensif des accents. La disposition de base du Redox quand on le met en fonction pour la première fois est assez ingérable pour nous. J’ai un peu modifié la mienne, c’est plus confortable et j’ai récupéré les brackets et le backslash, c’est un peu compliqué de coder sans ça. Si tu la veux fais signe, je partage volontiers.
Les touches qui demandent la plus longue réadaptation sont certainement celles du pouce, en particulier espace et entrée qui sont côte à côte. Mes interlocuteurs ont été des parangons de patience avec moi qui validais l’envoi de mes messages à chaque mot pendant une bonne quinzaine de jours. Des bisous. Je vous nem.
Au-delà de l’adaptation à la nouvelle disposition, le clavier est vraiment confortable et je sens une vraie amélioration au niveau des douleurs du poignet et de l’épaule. La disposition physique des touches est intuitive et fluide, la main ne fait quasiment aucun mouvement même en utilisant la totalité du clavier. Il y a une ou deux semaines d’adaptation musculaire : je ne sais pas si tu as remarqué mais contrairement à ton clavier standard, les touches du Redox ne sont pas décalées les unes par rapport aux autres. Ergonomiquement, c’est mieux. Ça permet d’éliminer la torsion des doigts au passage. Par contre c’est une vraie rééducation qui nous égare un peu et cause des courbatures. En particulier au niveau du C, si comme moi tu as fait de la dactylo. L’idéal serait presque de passer directement à une disposition bépo, mais personnellement je n’avais pas envie de complètement perdre mes réflexes vis à vis de la disposition classique.
Idéalement, il faudrait taper sur ce clavier incliné pour remettre le poignet en position neutre, comme les épaules. En anglais, on appelle ça « tenting », s’il y a un terme francophone je ne le connais pas. Je suis en train de modéliser un support avec un système de crémaillère, je ferai suivre dès que ça sera prêt.
Le point de l’ATMEGA32U4
Le dernier tout petit détail qui a fait définitivement pencher, que dis-je, renverser la balance en faveur du clavier DIY et au détriment du clavier du commerce, c’est son fonctionnement. Le Redox, comme la plupart des autres claviers open source, est basé sur le firmware QMK, et ce firmware (intégralement open source) tourne sur un petit Arduino. Ce que ça implique concrètement pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas beaucoup à l’informatique et au tinkering, c’est la possibilité de charger directement dans le clavier (c’est-à-dire que ça va rester si on le branche sur un autre ordinateur) plusieurs dispositions différentes, notamment par exemple des raccourcis clavier. Ça peut être cool si tu utilises souvent le même programme et dedans, beaucoup les mêmes raccourcis. Plutôt que d’appuyer constamment sur ctrl+z, tu peux dire à ton clavier que cette fonction est déclenchée par seulement un long appui sur la touche « z ». La version « débutant » de QMK propose 15 dispositions différentes pour ton clavier (en comparaison les claviers mécaniques tout montés super chers de gamers proposent six touches programmables…), et tu peux passer de l’une à l’autre en appuyant sur une touche. Pour des trucs comme le graphisme, l’édition vidéo ou le mixage, je te laisse imaginer le bonheur. Pour le gaming ça doit être pas mal aussi, d’autant que chaque moitié de clavier peut fonctionner en standalone. Donc si tu veux trouver un de ces claviers à faire soi-même et qu’on peut régler comme on veut, le plus simple est d’inclure « QMK » dans ta recherche, ou de consulter directement la liste des claviers supportés sur leur site (bon courage, il y en a quelques uns).
Pour ceux qui bidouillent un peu en info : c’est un contrôleur de 70 touches arduino-based. Qui ne fait pas de ghosting. Et c’est là qu’est la faille de ma personnalité : il va falloir que je teste. Beaucoup. Fonctions et facteurs de forme. Et je ne parle pas de monter cinquante variantes de claviers avec des touches de couleurs différentes.
En résumé:
Si c’était à refaire? Ben, je ne changerais pas grand-chose, je mettrais plutôt des switches tactiles, et c’est ce que je vais faire pour le clavier du salon, en version bluetooth, te dire combien le setup me convient.
Si tu veux discuter matos et specs, si tu veux en monter un et me montrer comme il est beau, si tu veux t’en faire un mais que tu sais pas comment faire, ou si t’en veux un mais t’as vraiment trop la flemme et tu voudrais que je le fasse moi, viens, on en discute!
Du coup, je peux rajouter la compétence « fabriquer des claviers » à ma fiche de perso. et pour la mettre à profit, ces prochains temps, je devrais te parler de choses excentriques à base de switches, d’e-ink, de Plover et de boules de billard. Et je vais m’arrêter là pour aujourd’hui. Histoire d’être un peu raisonnable avec cette convalescence, quand même.
Même pas mal.
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