Il y a un article sur la modération sur internet, les mécaniques des réseaux sociaux et l’insécurité des femmes en ligne qui est en cours d’écriture, quelque part. Le brouillon est brouillon, décousu, il refuse d’avancer. Je le terminerai, cet article, mais maintenant il veut pas, apparemment. C’est autre chose qui veut sortir.
Autre chose, c’est cette réflexion lancinante qui m’interpelle depuis quelques jours : c’est quand même rare de tomber sur une meuf comme moi.
Alors là tu te dis que j’ai un ego de la taille du Brésil et qu’il faudrait peut-être que je redescende d’un cran ou deux, mais c’est pas exactement là que je vais.
Déjà, j’ai des qualités humaines assez indéniables, je suis sympa, serviable, loyale, fidèle, j’ai un grand sens moral et j’ai à cœur de me tenir à mes principes, je fous plutôt la paix aux gens, je crois être raisonnablement rigolote, je suis optimiste et soutenante, et en plus je fais trop bien à bouffer. Je mets tout ça dans une tête pas trop vilaine, en sus. J’suis plutôt une personne bien, quoi. Droite dans mes bottes.
Mais c’est pas de ça que je parle – ça, moi, j’estime que c’est la base d’être une personne décente et normale et que tout le monde devrait offrir ce « minimum syndical » aux gens avec qui ils interagissent.
Non, ce à quoi je pense, c’est plutôt mes passions, mes compétences, des « trucs en commun ». C’est plutôt rare de tomber sur une fan de musique indé, qui en compose, en joue et la mixe, sur une bricoleuse qui touche à l’élec’, une gameuse enthousiaste, enfin, tout le catalogue de qui je suis avec lequel on peut quand même bien se marrer.
Je pense à tous ces mecs qui m’ont rencontrée à un moment ou un autre et se sont heurtés à cet improbable : une meuf qui leur plaît et leur parle ce langage cryptique qu’ils ne partagent avec quasiment personne, une meuf avec qui ça clique immédiatement, avec qui ils peuvent établir un référentiel exclusif en un éclair, avec qui ça marche, avec qui ils se sentent vus.
À tous ces mecs qui, suite à cette rencontre, ont décidé de me faire chier. Y en a eu quelques uns, un certain nombre de types risquent de se sentir visés personnellement par cet article.
Il y a des choses qu’on ne peut pas feindre. Ces références pointues ne sortent pas du néant juste pour m’amadouer, ce langage commun ne s’établit pas magiquement, ce « clic » n’est pas imaginaire; ces traits d’esprit, cette gentillesse, cette grande intelligence émotionnelle souvent, tout ça est bien là. C’est juste qu’ils ont décidé de ne pas s’en servir – ou de cesser de s’en servir. En tout cas avec moi.
Je pense à toutes ces semaines, ces mois, ces années parfois, qu’ils ont passées à essayer de me dominer, me décourager, me diminuer, me péter les œufs, en somme, et qu’à la place on aurait pu passer à baiser comme des chiens sur une console, à jouer et composer de la musique ensemble, à bouffer japonais, à jouer toute la nuit, à faire la tournée des concerts, à faire des JdR avec les potes, à aller bivouaquer dans le Grand Monde Sauvage, et va savoir quelles autres merveilleuses aventures ensemble.
À tous ces mecs qui se sont sentis si supérieurement puissants et intelligents à rencontrer la femme de leurs rêves, puis à saboter méthodiquement chaque instant de bonheur, chaque bout d’authentique connexion, chaque élan de création, jusqu’à ce qu’elle les déteste.
J’y pense, parce je ne sais pas s’ils réalisent que ce qui disparaît progressivement ce n’est pas mon estime de moi, ma joie de vivre ou mes espoirs… C’est mon désir, mon respect pour eux, ce regard empreint d’attachement et d’admiration que je leur vouais au début.
J’y pense, parce que je ne sais pas si ils réalisent que quand je finis par m’en aller, je ne les regarde pas avec crainte et déférence, anéantie par la perte, mais avec un mélange d’agacement, de dégoût, de mépris et de pitié. Je ne m’obstinais pas parce que je ne savais pas où aller, mais parce que je voyais des mecs au fond du trou à qui tendre la main, et je suis partie parce qu’ils se trouvaient malins à la mordre. J’ai fini par arrêter d’essayer.
Je préviens, pourtant. Je préviens que je perds patience, qu’il y aura des répercussions, qu’à la minute où je finirai de perdre tout respect pour eux, il n’y aura plus rien à faire. Je propose des alternatives. Je suis toujours surprise de les voir surpris de me voir réagir comme j’avais annoncé que je réagirais, de rester tout penauds devant la porte dont j’avais annoncé l’imminente fermeture.
Ils auraient pu se réveiller chaque matin sous le regard éperdu d’amour d’une femme qui leur aurait écrit des poèmes lyriques, de grands thèmes musicaux enlevés, se serait servi d’eux comme modèle exclusif pour tous ses portraits et tous ses nus et toutes ses sculptures. Ils ont trouvé ça plus intéressant de faire des machinations et des coups, de foutre des coups de hache dans la barque qui les portait, pourtant, eux aussi.
Il n’y a rien de malin à foutre en l’air la relation de ses rêves. Ils peuvent bien se dire que de toutes façons ils s’en foutent de l’amour, alors pourquoi se trouver une partenaire si bien assortie? Il n’y a rien de malin à faire des stratagèmes et des manipulations – toujours les mêmes, toujours le même schéma dans le même ordre. J’avais déjà repéré le pattern quand j’étais en primaire et je le trouvais déjà profondément stupide. Il n’y a rien de malin à compromettre sa réputation, son casier judiciaire et ultimement, son humanité.
Je les regarde, déconcertée, se recouvrir de merde dans l’espoir de me tacher. Mais même si ça devait marcher, moi je peux toujours me doucher, l’odeur partira. Eux seront toujours « le mec qui s’est volontairement recouvert de merde »…
Je ne sais pas s’ils réalisent que tout discrets qu’ils croyaient être, ça finit par se savoir, et que les gens ne voient pas un marionnettiste de génie, mais ont gentiment l’impression de regarder un spectacle de guignol. Toujours les mêmes histoires, les mêmes ressorts, le même timing pour le coup de massue sur la tête qui ne fait plus rire personne depuis longtemps. C’est difficile, au bout d’un moment, de prendre personnellement un truc aussi stéréotypé, aussi répétitif. En lieu et place de « grand génie du mal » on a quand même l’équivalent en machiavélisme de l’Eurodance… Personne ne comprend plus pourquoi ils font ça. C’est d’ailleurs à ça que sert le rideau : s’il n’y en avait pas, tout le monde saurait qui fait le guignol. Mais le rideau aussi est une illusion. Tout le monde sait déjà. Un secret de polichinelle, dirait-on.
Alors je suis humaine, hein, je dis pas que ça m’atteint pas. Certaines fois bien plus que d’autres, et dans l’ensemble à chaque fois de moins en moins. Bien sûr des fois j’enrage, des fois je suis traumatisée, des fois je chiale. Mais ce cirque, on m’y a emmenée tellement tôt et tellement souvent que je connais tous les numéros, et je sais comment me barrer des gradins quand j’en ai marre. Je ne pars pas parce que je trouve enfin comment m’échapper, mais parce que – et quand – je me résigne enfin à accepter qu’ils n’ôteront jamais leur maquillage de clown.
Et je pleure moins sur ce que je perds que ce qui aurait pu être. Je fais le deuil de ces heures de musique, de rando, de gaming, de rire et de baise qui n’avaient de toutes façons jamais été au menu. The cake is a lie. Je pleure cet attachement qui sera toujours un peu là, et le fait que le fil est tendu à travers le néant vers un objet-mirage. Et puis ça finit par passer, parce que ça finit toujours par passer, parce que j’ai déjà surmonté le pire dans cette vie.
Et je trouve d’autres personnes avec qui partager la musique, la rando, le gaming, le rire et le reste.
Tant pis.
Normalement, je ne le dis pas par pure supériorité morale, parce que je ne tape pas en-dessous de la ceinture, moi, je vaux mieux que ça, moi. Mais pfff. Fatigue.
Y a une étude qui a conclu, entre autres choses – notamment que la misogynie était le prédicteur le plus fiable d’extrémisme violent – que les mecs d’aujourd’hui étaient 10x plus cons que leur grand-père.
Moi ça me foutrait mal, d’être 10x plus con que mon grand-père.

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