Dans ma tête cet après-midi : Aram Bedrosian.
Étiquette : basse
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Tu croyais que je m’étais tourné les pouces ces derniers mois, hein, avoue?
Un peu en amont d’un festival consacré aux disciplines numériques cette année, qui avait pour thème la musique, les membres du FabLab que je fréquente ont fait un gros brainstorming pour voir ce qu’on pourrait fabriquer de marrant qui rentre dans la contrainte. J’ai lâché qu’on pouvait sortir une guitare électrique pour moins de cinquante balles avec des mécaniques et de l’électronique pas cher et du bois de recyclage – qui permet en plus une valorisation plutôt sympa de ces déchets sous-utilisés (plutôt que de décimer des espèces en voie d’extinction comme par exemple le palissandre alors qu’on a des supers essences locales comme par exemple le noyer… Si tu ne crois pas aux guitares en bois recyclé, jette un œil du côté de la Red Special de Brian May).
Les choses se sont un peu emballées à partir de là. Taille, forme, tout y est passé : on a commencé par parler de designer un ukulele, puis un ukulele headless pour éviter je-ne-sais-plus-quelle-contrainte…

Et forcément, étant qui je suis, je suis partie en cours magistral Pour finalement repartir sur une guitare électrique standard, notamment à cause de la difficulté de trouver des pièces standardisées pas trop cher pour un ukulele, headless qui plus est, et du temps que ça prendrait d’en usiner nous-mêmes.
Et puis il y a eu la contrainte de la taille de la surface de travail de la CNC du fablab, qui influait nécessairement sur la taille du diapason de la guitare, donc comment on concevait l’instrument. Pour prendre un peu d’avance, et en anticipant que ce projet risquait encore de changer de forme une bonne dizaine de fois, j’ai décidé de commencer ma modélisation sans mensurations définitives et donc, de pondre quelque chose avec assez de contraintes et de fonctions pour être modifié facilement, sans avoir à tout recommencer de zéro.
Le résultat est un modèle de guitare de voyage


(modélisée sur Fusion 360 – qui est jusqu’à maintenant le standard du fablab) dont la taille peut être modifiée en changeant une valeur dans le tout premier « sketch ».

en suivant la flèche qui part du cadre, on tombe sur la valeur à modifier Et cette opération modifie automatiquement non seulement la longueur du corps et du manche, mais aussi la position du chevalet et celle des frettes, ainsi que la forme de la cavité et de l’attache du manche, la taille du pickguard et l’emplacement des cavités de contrôle, pour adapter le tout à une gamme chromatique correspondant à la longueur des cordes. Bien sûr, j’ai modélisé tout ça suffisamment paramétrique pour qu’il soit facile de changer la forme de la tête ou le profil du manche (actuellement asymétrique) sans casser toute la guitare à chaque fois.


la taille minimale du diapason est de 250mm, il n’y a pas de taille maximale De sorte qu’en un clic. on peut se faire un ukulele soprano comme une basse.
J’ai beaucoup joué avec la forme des corps. Celui qui est sur les screens de démo, plus haut, est l’une des itérations mais pas la forme actuelle,

qui ressemble à ça beaucoup plus symétrique et simple, très proche de celle d’une contrebasse électrique ou d’une guitare de voyage standard. Le modèle de démo ne ressemble pas à une fisher price par goût mais par contrainte : le but étant d’utiliser le moins de bois possible pour le corps (d’où la guitare de voyage) et de faire le moins de retournements possible (donc cavités sur la face avant de la guitare). J’ai fait deux ou trois essais un peu plus excentriques

une guitare classique string through, par exemple l’idée étant, à terme, d’avoir un grand panel de formes de corps, mais aussi de micros, pour s’amuser à faire des combinaisons selon les envies. Je pensais lâcher le template de la guitare de voyage et un template vierge de corps gratuitement.
Le modèle de guitare de voyage, à quelques détails près qui ont été corrigés depuis, est prêt depuis la fin du mois de mai 2022.
Il y a eu un petit bug au niveau de la profondeur du débord de la tête par rapport à la hauteur de la touche, dont je ne me suis rendue compte qu’en imprimant un proto en FDM




et c’était tellement jouissif d’assembler tout ça que j’en ai fait une vidéo
(avec ma magnifique voix overdaubée) Puis quand le débord a été corrigé on est passés aux tests CNC, d’abord sur de la mousse


Comme je n’avais jamais touché une CNC, Christoph m’a filé un coup de main pour cette partie. Nous avons passé des heures à galérer pour essayer de sortir un cam correct avec Fusion 360, sans grand succès. Finalement il m’a proposé de balancer le STL dans un petit soft appelé estlcam, qui a produit le joli manche ci-dessus sans faire d’histoires. Reste quelques petits soucis : les trous pour les mécaniques sont un peu foireux, et la finition assez grossière ne dispense pas vraiment d’un bon gros travail de ponçage…
Puis Marc est venu prêter main forte pour des tests sur du bois


Avec pas vraiment de succès non plus. À ce jour, le projet est bloqué à ce stade d’avancement. Et puis les copains-du-FabLab se demandent si on ferait pas mieux de retourner sur un modèle headless… (ce qui heureusement ne demande pas tant de modifications, par contre si tu veux une fanned frets il va falloir attendre au moins que je termine ce projet-là.)
Je voudrais quand même réussir à sortir un bon proto, viable, avant de lâcher les plans, histoire de m’assurer que tout est en ordre pour que tu n’aies vraiment plus qu’à balancer ton modèle dans la CNC, peindre, assembler, souder l’électronique et jouer – en gros, une guitare vraiment pas chère, écolo, modifiable, et livrée « clé en main ».
La musique ne devrait pas avoir de classe sociale, tu crois pas? (d’ailleurs si t’es un grand débutant et que tu veux apprendre gratuitement en autodidacte, il y a des super ressources open source comme par exemple GNU solfège)Quand tout ça sera prêt, peaufiné, et fonctionnel au poil, je ferai un tuto extensif sur comment modifier chaque partie de ce bébé, posterai les plans, et probablement que pour les locaux il y aura un petit cours FabLab « fabrique ta guitare électrique ».
Reste en ligne, ça pourrait bouger tout bientôt!
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J’avais sept ans le jour où on m’a mise dans une salle pleine d’instruments de musique avec d’autres enfants et qu’on m’a dit « choisis ton arme ». Les autres se sont dirigés assez naturellement vers les instruments qui ont une aura de rockstar, guitare ou batterie. Moi je suis allée droit vers la basse. Je ne me suis pas rabattue sur cet instrument par dépit parce que les autres étaient pris; je l’entendais à travers mon corps, pas mes oreilles. Je pouvais la sentir. J’ai été conquise.

J’avais encore sept ans lorsqu’on m’a offert ma première basse. J’avais accroché tellement fort que la question ne s’est pas posée longtemps. C’est sur un marché aux puces qu’elle m’a trouvée. Je n’ai jamais réfléchi à la pertinence ou non de baptiser un instrument de musique, à ce que ça signifiait, à la symbolique derrière le nom choisi. Il s’est juste imposé à moi parce que c’est ce qu’elle apportait dans ma vie. Joy était objectivement une « pelle », un instrument bas de gamme, une Cyclone d’EKS, une obscure marque japonaise, du milieu des années 80. Elle avait des spécifications assez uniques, cependant : probablement issue de reliquats d’une chaîne de montage de guitares, la tête du manche avait ce profil étroit typique des Jackson, le manche fin un profil « slim tapper » plutôt rarissime sur le marché à cette époque, le frettage extrêmement bas et la touche en palissandre était d’une précision surprenante. Le corps avait bel et bien un profil de P-Bass, mais les cavités des micros étaient taillées pour une paire de Humbuckers de type Les Paul… Un bassiste professionnel de ma connaissance s’était épris de l’instrument et m’avait dégotté une paire de ‘buckers bobinés sur mesure pour ma bête, si bien que je ne me souviens plus de son son originel, mais de cette voix équilibrée et précise, plus claire que celle de la plupart des basses, qui me hante encore à ce jour. Joy chantait, donnait voix à mes émotions, et a sans doute contribué largement, avec son profil atypique, à ce que je développe un style de jeu tout aussi atypique.
De temps en temps, elle était en rade. De toute évidence, de temps en temps, tous les instruments sont en rade. Il fallait régler le manche, refaire les soudures, nettoyer la touche, bref, la faire passer en révision. Ces quelques heures ou jours où elle se retrouvait « sur le bench », c’était comme si un de mes proches était sur la table d’opération pour une chirurgie lourde. J’avais peur, elle me manquait, j’étais inconsolable. J’ai donc craqué ma tirelire de préado pour lui acheter une seconde, juste pour ça, pour les moments où elle était en rade. Une Squier japonaise de 84 plus qu’honorable, mais un peu abimée par son précédent propriétaire, à laquelle j’étais loin de vouer la même déférence qu’à Joy, et qui s’est vue affligée du sobriquet de « butoir de porte ». Je ne l’aimais pas beaucoup, mon jeu avait déjà été passablement formaté par le manche particulier de Joy, et le profil Fender, « fat » s’il en est, avec ses grosses frettes et son sillet tellement large et ses cases immenses, me paraissait injouable. Elle est donc restée là en réserve avec sa peinture craquée, jusqu’à ce que je la prête à une connaissance qui me l’a rendue des mois trop tard avec le sillet pété et le manche fissuré, puis elle est restée là à faire butoir de porte avec le sillet pété et le manche fissuré. La pauvre.
Après vingt ans de loyaux services, Joy s’est mise à sonner faux. Quelqu’un a tenté de décoller sa touche à l’aide d’un tournevis et me l’a laissée comme ça, avec cette pièce de palissandre voilée et un jour de quelques millimètres entre le manche et la touche, à la hauteur de la tête, impossible à jouer. J’étais anéantie. J’ai couru chez un luthier, qui m’a répondu que l’investissement n’en valait pas la peine et qu’il fallait que je me trouve un nouvel instrument. C’était un peu comme si un véto m’avait dit « oui, c’est votre compagnon, ce chien, mais il n’a pas de pedigree, ça vaut pas la peine de soigner un bâtard »…
Alors j’ai décidé de la réparer moi-même. Et de réparer le butoir de porte, dans la foulée.
Après décapage et ponçage, sans surprise, la Squier s’est révélée être un corps de frêne massif en trois panneaux. Là encore Joy m’a réservé des surprises… Impossible d’identifier son essence, un bois clair veiné de rose très vif, lourd et très dense, qui prend une jolie teinte caramélisée une fois verni. Deux ébénistes sont restés aussi perplexe que je le suis; vu l’origine géographique de l’instrument, le plus vraisemblable semble être du Sen.
Le corps de la Squier était franchement dans un état parfait, sous ses éclats de peinture et une couche absurdement épaisse de primer synthétique. Ça aurait été dommage de ne pas mettre en valeur ces veinures très prononcées, elle a donc hérité de quatre couches de teinture noire poncées, puis d’un vernis mat.


Le boulot sur Joy a été un peu plus délicat. Le ponçage a généré un éclat près de la poche du manche, qu’il a fallu précautionneusement re-sculpter. Quant à la peinture, le projet était un peu plus…
… Personnel, précis et compliqué.

Peinture et vernis mat sont du PU bicomposant, le design a été transféré au papier carbone puis peint à main levée, les tranches puis le vernis appliqués à la main également. Il y a une dizaine de couches de peinture successives, puis une dizaine d’autres de vernis.
Les deux manches d’origine étaient fissurés, éclatés, décollés, voilés… Après tant de mauvais traitements, j’ai décidé qu’elles en méritaient des nouveaux. La Squier a hérité d’un manche en érable avec touche de palissandre et un profil Fender classique. Pour Joy, j’ai décidé de sauter le pas de la fretless, avec un manche en érable avec une touche en ébène avec deux tiges de renfort en graphite histoire de ne pas la rendre plus légère, et en forme d’hommage à ses origines, un profil « slim tapper » et un sillet étroit.Bien sûr, toutes les deux ont eu droit à de nouvelles mécaniques et un nouveau jeu de micros : une paire de Seymour Duncan super agressifs pour la P-bass, histoire de lui donner une bonne attaque et un son clair qui claque bien, et pour Joy une paire de humbuckers sur mesure bobinés main, bien équilibrés, pour un son rond et clair proche de l’original. Pour cette dernière, je n’ai pas réussi à me décider entre un montage en série et un montage en parallèle, je l’ai donc équipée de potards « push-pull » pour pouvoir faire les deux, et je lui ai mis des cordes ‘nylon wound’ pour arrondir encore les notes et lui donner un caractère proche de celui d’une contrebasse.

Au final, le ‘butoir de porte’ se retrouve avec un look un peu glam, plus brillant que ce que j’imaginais au départ mais franchement sexy – et un nouveau nom un peu plus à la hauteur de ce qu’elle dégage avec son nouvel habillage et son son de hache de guerre : Mór-Ríoghain prend sa place auprès de mes autres déesses dans mon petit panthéon perso
Quant à mon premier amour, qui n’a désormais plus rien d’une pelle mais tout d’un bateau de Thésée, elle pourrait difficilement être plus proche de la basse de mes rêves…
Et si entre nous c’est toujours Joy que je joue, officiellement elle s’est vue affublée du petit sobriquet de ‘Meta’, petit mot d’esprit de nerd de l’étymologie qui lui sied à ravir:
Élém. tiré de μ ε τ α ́ prép. et adv. gr. «au milieu (de), avec, après», entrant dans la constr. de nombreux mots sav. dans lesquels il exprime la succession, le changement, la participation. Les mots constr. sont le plus souvent des subst. qui peuvent générer des adj. dérivés.
Pour les curieux, la molécule qui s’étire entre les potards de la demoiselle est la formule chimique de la mélatonine, l’hormone du sommeil, et le texte sur la courbe d’aisance dit « You know about the fire people carry inside, don’t you? »

